L'analyse de... Vivien Levy-Garboua, senior advisor, direction générale de BNP Paribas

Eloge de la complexité

le 08/11/2012 L'AGEFI Hebdo

Les banquiers vivent dans un monde étrange. Imaginez que l’Etat, au lieu de sanctionner les automobilistes lorsque leur vitesse dépasse les 50 ou 110 km/h, décide que désormais la vitesse indiquée au compteur devra être pondérée par la pollution qu’ils créent, le track record d’accrochages ou d’accidents qu’ils peuvent afficher, et les caractéristiques de la voiture qu’ils conduisent. On calculerait alors une « vitesse moyenne pondérée » qui ne pourrait pas dépasser 50 ou 110 kmmp/h (1). La conséquence ne saurait tarder. Les chemins empruntés seraient modifiés, les voitures adaptées et les radars mis au rebut.

Remplacez la vitesse par les « actifs moyens pondérés », introduisez le track record des crédits, les probabilités de défaut et la perte en cas de défaut, ajoutez un élément de durée des engagements, et vous avez reconstitué les règles de solvabilité. Bienvenue dans le monde de la banque.

Il n’est guère surprenant que des voix éminentes se soient élevées contre cette manière de faire : Andrew Haldane, le responsable de la stabilité financière de la Banque d’Angleterre, s’est fait le chantre du retour à la simplicité dans un exposé critiquant la pratique des actifs moyens pondérés et prônant l’instauration d’un ratio de levier limitant la taille du bilan des banques à un multiple des fonds propres. Que penser de cet engouement pour la simplicité ?

Répondre à cette question nécessite de réfléchir sur les conditions d’efficacité de la réglementation. Trois « lois » fondamentales sont à l’œuvre :

-La loi de Goodhart : tout objectif portant sur un agrégat de politique monétaire est voué à l’échec. Il sera contourné par des agents privés, banques ou autres, qui s’y adapteront et trouveront des parades pour en minimiser l’impact : l’objectif sera peut-être atteint, mais pour rien, car il ne sera plus pertinent. Que l’objectif poursuivi soit simple ou complexe, le résultat est le même. On l’a vu avant la crise financière : les investment banks américaines respectaient le leverage ratio (une règle simple) ; Northern Rock satisfaisait aux règles de fonds propres de Bâle II (une règle complexe). Dans les deux cas, ces critères n’ont rien permis de voir venir ; et la simplicité n’a rien empêché.

-Le paradoxe d’Aizenman : la réglementation est toujours à contretemps. Quand tout va bien, on mesure son coût, sans pour autant lui attribuer le bénéfice des bonnes performances, et la pression pour l’abandonner est forte. Quand tout va mal, on la réclame, mais c’est trop tard. Là encore, le constat est indépendant de la nature des règles en vigueur, simples ou complexes.

-Enfin, le paradoxe de l’autorégulation (2) achève de nous démoraliser : dans un monde complexe, l’autorégulation est vouée à l’échec, parce qu’elle est forcément complaisante (personne n’aime se faire mal), donc insuffisante, mais la conception régalienne (top down) de la régulation n’est pas meilleure pour autant : la réalité est trop complexe et évolutive pour être appréhendée efficacement par un régulateur moins bien informé.

Ces trois paradoxes, mis bout à bout, éclairent notre débat :

1) Les banques (mais aussi l’essentiel du shadow banking system) doivent être réglementées ;

2) La réglementation monétaire ou prudentielle portant sur des agrégats, simples ou complexes, sera contournée, tôt ou tard ;

3) La réglementation n’a pas seulement un but macroéconomique portant sur la croissance, l’inflation, le change. Elle vise aussi une réduction du risque ou une orientation des activités (disons des activités spéculatives vers les activités de financement et de couverture) et la complexité s’invite nécessairement par ce biais ;

4) On est donc condamné à une course poursuite entre l’autorégulation et la réglementation, entre la volonté et l’efficacité, entre celui qui fixe le cap et celui qui, seul, sait comment l’atteindre ;

5) Et lorsque tout va bien, ce n’est certainement pas le moment d’assouplir les règles.

Personne n’aime la complexité, et chacun rêve de solutions simples. Mais on ne peut oublier le rôle d’incitation des contraintes réglementaires sur la conception des produits ou sur le comportement des agents économiques, ni éluder la réalité du monde dans lequel on vit. Dans ce monde-là, ce qui prévaut, c’est une dialectique entre réglementation et innovation, entre contrainte et esquive.

Et si, tout compte fait, on ne peut échapper à une réglementation compliquée, la leçon de cette crise, et la conséquence du raisonnement qui précède, c’est qu’il est important de disposer d’une vigie, attentive aux évolutions des comportements et des structures, et qui ne regarde pas seulement les objectifs officiels, puisque c’est toujours à côté que les fragilités apparaissent.

(1) Kmmp=km en moyenne pondérée.

(2) « Réparer après la crise : … », Vivien Levy-Garboua, Revue d’économie financière, 2010.

A lire aussi