L'invité de L'Agefi

Le dilemme de Bruxelles

le 14/07/2011 L'AGEFI Hebdo

Il faut prendre en compte la nécessaire économie des acteurs d’un « système » mais aussi les calendriers et les investissements indispensables aux mutations.

Par Bertrand Lavayssière, managing director au sein du pôle Service Financier de Capgemini

L’innovation est au cœur de l’industrie des services financiers pour les particuliers, notamment dans les moyens de paiement. Moins que des composantes techniques des produits, largement définies dans la loi ou par des pratiques ancestrales, ces nouveautés viennent surtout de la combinaison de ces produits entre eux, de la capacité des réseaux de distribution et des niveaux de services. Par exemple, les services bancaires dont peuvent bénéficier les commerçants qui installent un dispositif de paiement par carte à destination de leurs clients vont du simple acte de paiement sécurisé et garanti à l’analyse marketing des dépenses faites par les clients, ou encore à des services de gestion de trésorerie, du fond de roulement et des stocks. L’accès à ces services peut se faire aussi bien sur papier que par internet ou sur des smartphones, en temps réel ou différé. Par ailleurs, ce phénomène d’innovation en matière de services financiers n’est pas l’apanage des seules institutions financières : Paypal est ainsi un service de paiement entre particuliers très efficace, même s’il est coûteux pour ses utilisateurs.

L’industrie financière est confrontée depuis quelques années à une vague de réglementations, en particulier dans le domaine des paiements, dont les conséquences peuvent être profondes pour les banques mais aussi pour la fluidité du commerce.

D’un côté, il est impératif pour les banques d’innover pour maintenir leurs parts de marché, saisir les opportunités liées par exemple aux nouvelles technologies, et financer l’évolution des systèmes d’information notamment face à la fraude, toujours plus affûtée. De l’autre, l’Europe a défini un agenda dit de Lisbonne, afin de se doter de l’espace économique le plus compétitif au monde. Les maîtres mots sont transparence, concurrence et harmonisation tarifaire, généralement sur le moins-disant.

La difficulté d’aujourd’hui est l’imbroglio réglementaire qui semble conduire à l’effet inverse de celui recherché et accroître le risque systémique. Ainsi, pour les paiements, l’objectif du Sepa (Single Euro Payments Area) se traduit dans une directive transposée dans les pays et dans diverses initiatives menées par le Conseil européen des paiements ; mais c’est un projet sans calendrier accepté par les offreurs et les utilisateurs, et sans retour sur investissement évident pour toutes les parties prenantes. Pour les cartes et les paiements, la direction générale de la Concurrence veut même supprimer l’interchange qui permet la construction et l’exploitation d’infrastructures assurant sécurité, innovation et croissance des transactions électroniques.

Les régulateurs prennent un risque en méconnaissant la nature des mécanismes qui régissent une industrie, en prenant des positions dogmatiques reposant sur des postulats théoriques inaboutis, comme le fameux « test du touriste », et en déstabilisant profondément les offreurs traditionnels dans leur capacité d’investissement. Cela va provoquer l’émergence de nouveaux acteurs, auxquels le même cadre réglementaire ne s’applique pas et avec des business models très différents. Les impacts, certes controversés, de la directive sur les instruments financiers restent à confirmer mais le marché s’est déplacé, et il y aura bientôt peu d’« objet » à cette directive. Le marché « gris » des transactions financières sur titres qu’il voulait combattre est maintenant complètement dans le noir. Pour les paiements, les vainqueurs de cette réglementation décalée peuvent être des acteurs non européens ou non réglementés.

Pour résoudre l’écart entre le ROI (au sens de « retour sur investissement ») et le ROI (pour « regulation on industry »), il faut non seulement prendre en compte la nécessaire économie de tous les acteurs d’un « système », mais aussi avoir une fine compréhension des calendriers et des investissements indispensables pour appréhender les mutations souhaitées, souvent souhaitables, afin de tirer parti du grand marché européen.

Rien n’oppose, a priori, les objectifs des régulateurs et des entrepreneurs. Néanmoins, pour qu’un consommateur profite d’un service de qualité, encore faut-il que les fournisseurs de ce service y trouvent un intérêt économique. N’est-ce pas la base de cette économie libérale qui sous-tend les actions de Bruxelles ?

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