Dexia, première victime de la crise de la dette

le 06/10/2011 L'AGEFI Hebdo

La banque franco-belge ne peut plus porter seule son portefeuille d’actifs illiquides. En attendant une éventuelle « bad bank », elle sera démantelée.

Le siège de Dexia à Bruxelles. Photo : Jock Fistick/Bloomberg

Son répit aura duré trois ans. Sauvé par les pouvoirs publics français et belges à l’automne 2008, Dexia est sur le point d’être démantelé, victime d’une nouvelle crise de liquidité. Sa construction bancale n’aura pas résisté au choc de la crise de la dette souveraine des pays périphériques de la zone euro, auxquels le groupe est exposé à hauteur de 20 milliards d’euros. Le conseil d’administration réuni le lundi 3 octobre n’a pas annoncé formellement la scission - un scénario plusieurs fois démenti - mais « a demandé à l’administrateur délégué (le Français Pierre Mariani, NDLR) de préparer, en concertation avec les Etats et les autorités de contrôle, les mesures nécessaires pour résoudre les problèmes structurels qui pénalisent les activités opérationnelles du groupe et ouvrir de nouvelles perspectives de développement à ses franchises commerciales historiques en Belgique et en France ». Des termes flous qui n’ont pas rassuré les marchés. Peu après l’ouverture de la Bourse, le 4 octobre, le titre Dexia perdait 37 % à 0,81 euro, son plus bas historique. Le constat est sans appel : « Dans l’environnement actuel, la taille du portefeuille d’actifs non stratégiques (dit ‘legacy’) pèse structurellement sur le groupe en dépit de la bonne qualité de crédit de ses actifs », indique le communiqué du conseil d’administration.

Lignes de garanties

Ce portefeuille comprenait au 30 juin 95 milliards d’euros d’obligations plus ou moins liquides auxquelles s’ajoutent d’autres actifs toxiques de la legacy division, gérée en extinction. L’enveloppe totale, de 113,5 milliards d’euros au bilan, reste trop gourmande en liquidités. S’il a diminué de 164 milliards depuis fin 2008, le besoin de refinancement à court terme s’élève encore à 96 milliards, soit l’équivalent de 18 % du bilan. Un montant exorbitant dans un contexte de défiance envers les banques européennes : Dexia ne peut plus emprunter sur les marchés et a déjà largement pompé dans ses actifs mobilisables auprès de la Banque centrale européenne. La volatilité des marchés financiers va « probablement entraîner Dexia à recourir un peu plus au financement à court terme, ce qui va probablement déboucher sur une compression de ses réserves de liquidités disponibles », prédisait Moody’s le 3 octobre, en plaçant sous revue les notes de ses principales entités, après avoir abaissé sa note de crédit long terme à A1 en juillet. Quelques jours plus tôt, Fitch avait déjà dégradé sa note de viabilité (lire l’entretien).

Le 4 octobre, la France et la Belgique se sont engagées « à apporter leur garantie aux financements levés par Dexia », mais sans préciser le modus operandi. « Dans le cadre de la restructuration de Dexia, les Etats belge et français, en liaison avec les banques centrales, prendront toutes les mesures nécessaires pour assurer la sécurité des déposants et des créanciers », ont assuré ce jour-là les ministres des Finances des deux pays. Réunis depuis la veille à Luxembourg pour un Eurogroupe, François Baroin et Didier Reynders n’ont pas livré dans l’immédiat les clés de l’avenir de Dexia, qu’ils lient à la résolution de la crise souveraine. « Pour aider les banques (...), la première chose à faire, c’est d’aider la Grèce », a répété plusieurs Didier Reynders. Certes, injecter des fonds ne serait pas prioritaire, contrairement à l’automne 2008, lorsque Dexia avait reçu 6 milliards d’euros d’argent public, mais « les aides financières, elles, passent par des garanties, des recapitalisations ; tout dépendra du schéma présenté par le management de Dexia », selon le ministre belge. D’après un proche de la banque, ces garanties devraient porter avant tout sur les émissions de dette nécessaires au refinancement de la legacy division, y compris Sabadell et Crediop, les filiales espagnole et italienne de financement des collectivités locales que Dexia ne parvient pas à vendre. Ce mécanisme, similaire à celui autorisé par la Commission européenne jusqu’à l’été 2010, pourrait porter sur une fourchette large, comprise entre 100 et 200 milliards d’euros. Les actifs resteraient dans un premier temps dans le bilan de Dexia, avant d’être transférés éventuellement dans une structure de défaisance (bad bank). Mais les Etats devront au préalable s’entendre sur la répartition de ce fardeau, donc de ses pertes futures qui pourraient affecter leur notation.

Enchères lancées

La vente avant l’été d’une grande partie du portefeuille de financial products (des actifs très illiquides, principalement des créances hypothécaires américaines) avait généré une perte de 1,9 milliard d’euros (voir le tableau). « Rétrospectivement, c’était une décision habile, remarque Simon Adamson, analyste chez CreditSights. Mais le danger aujourd’hui réside dans le fait que la banque n’a aucune garantie de vendre avant la fin de l’année d’autres actifs, pour lesquels elle a passé une grosse provision au deuxième trimestre (1,75 milliard d’euros, NDLR). »

Cette impasse va conduire Dexia à céder ou adosser toutes ses franchises commerciales, assure une source proche. « Selon les informations dont nous disposons (...), tout serait à vendre », a confirmé Jean-Michel Cappoen, secrétaire général du syndicat socialiste belge Setca. Dexia repose sur quatre piliers de taille limitée et sans grandes connexions : la banque de détail en Belgique et au Luxembourg, le financement des collectivités en France, la banque de détail en Turquie, et enfin la gestion d’actifs et les services. La pépite turque DenizBank est déjà sur le marché, même si Pierre Mariani en faisait jusqu’à présent le principal relais de croissance du groupe. Cette banque de détail innovante détient environ 4 % de part de marché dans un pays en forte croissance, mais hors de la zone euro. « Elle n’offre pas de synergies ou de continuum géographique avec le reste du groupe, pointe Christophe Nijdam, analyste chez AlphaValue. Mais ce type d’actifs est actuellement assez recherché sur le marché des fusions-acquisitions. » Dexia Asset Management, qui gère 84,6 milliards d’euros d’actifs (à fin juin), et la branche luxembourgeoise pourraient également changer de mains, tandis que la participation de Dexia dans le conservateur de titres DBC Dexia risque d’échoir, selon un banquier, à Royal Bank of Canada, qui détient déjà la moitié de cette coentreprise. Une hypothèse que ne commente pas Dexia.

Préserver la partie française

Le dossier le plus abouti semble celui de Dexia Crédit Local (DCL), la branche française. Selon plusieurs sources, son adossement ou son absorption dans une nouvelle banque publique des collectivités est quasiment acquis. Cela permettrait de faire coup double en préservant le fonds de commerce français et en apportant une réponse - partielle - au problème de financement des administrations locales (lire l’encadré). « Il ne faut pas avoir de tabous, confiait récemment un proche de la direction de Dexia. Nous sommes le seul pays d’Europe avec l’Estonie où les banques n’ont pas accès aux dépôts et à la gestion de comptes des collectivités, sans que celles-ci disposent d’une banque publique. » La Caisse des dépôts (CDC), déjà actionnaire de Dexia (voir le graphique page 22) et ancienne maison mère de la CAELC (l’établissement public ancêtre de DCL), et La Banque Postale seraient les principaux actionnaires de cette nouvelle structure. Mais la première ne veut pas voir sa note AAA remise en cause par un tel projet, et la seconde avait déjà renâclé à garantir le refinancement de Dexia en début d’année, se contentant d’acheter 3,5 milliards d’euros de dette de la banque franco-belge. Le projet inclut aussi DexMA, bien qu’une partie des encours de cette agence de refinancement (via des obligations sécurisées) concerne des collectivités belges. Ces dernières, actionnaires de Dexia via le Holding communal, en grande difficulté financière, auront peut-être du mal à faire entendre leur voix. D’autant que, en Belgique, le débat risque de porter surtout sur les activités de banque de détail, concernées elles aussi par la revue d’actifs.

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