L'invitée de L'Agefi

La crise permet de clarifier le rôle ambigu des banques en Europe

le 05/01/2012 L'AGEFI Hebdo

Pourquoi les obliger à se désendetter au moment où les marchés montrent autant de fébrilité ? L’urgence est d’arrêter la contagion, pas de l’étendre.

Par Agnès Hugot, senior director chez Alvarez & Marsal France

Il n’y a pas si longtemps - septembre 2008 -, les banques provisionnaient leurs positions sur les crédits subprime et autres produits dérivés portant sur des actifs risqués, mal maîtrisés, dont le seul but était d’augmenter les rendements pour leurs actionnaires. Aujourd’hui, les banques européennes se retrouvent surexposées à des actifs pourtant traditionnellement considérés sans risque - notés « AAA » - tels que les emprunts d’Etat européens. Quelle ironie ! Les marchés financiers redécouvrent à leurs dépens un principe financier de base : l’actif sans risque n’existe pas.

On ne finance pas longtemps des déficits par de la dette, qui est, par nature, remboursable. Or les pays de la zone euro ne sont pas aujourd’hui en mesure de montrer qu’ils peuvent rembourser leur dette ou, a minima, contrôler leur endettement. Après l’Irlande, la Grèce, l’Espagne, l’Italie et le Portugal, autant de risques souverains potentiellement à provisionner dans les bilans des banques et des assureurs. La chute des valeurs des actions bancaires en septembre avait déjà pris en compte ces provisions potentielles. Depuis, l’anticipation de l’abandon volontaire des créances a encore plus contribué à l’instabilité des marchés financiers. Dès lors, rien ne permet de dire si le sacrifice permettra aux économies défaillantes de se rétablir.

La crise de confiance qui secoue la zone euro et qui a été révélée par les problèmes de la Grèce ne doit pas occulter le rôle clé et l’activité réelle d’une banque : prêter à l’économie privée pour lui donner les moyens financiers de son développement. Or les établissements bancaires européens souffrent bien de cette ambiguïté. On leur demande de financer/refinancer des Etats surendettés tout en continuant à financer l’économie privée - qui est elle-même en situation d’arrêt - et en servant des rendements à leurs actionnaires. Plus qu’une crise de liquidité ouverte, il s’agit bien d’une crise du rôle que l’on a donné aux banques : doivent-elles financer de manière autonome l’économie ou bien être l’outil déguisé du financement des Etats ?

Il ne faut pas oublier que depuis 2008 et en prévision de la mise en place des principes de Bâle III, les banques européennes ont été forcées par le régulateur de réallouer leur portefeuille de placement en s’allégeant en actions pour acheter des emprunts d’Etat jugés sans risque. Aujourd’hui, elles en subissent les conséquences de plein fouet alors que les banques américaines et asiatiques ne sont pas soumises aux mêmes règles. Il y a trois ans, les établissements bancaires américaine avaient pourtant plus que fragilisé le système bancaire mondial et on peut raisonnablement se demander pourquoi le calendrier en matière d’application des règles de Bâle III n’est pas le même pour toutes les institutions financières…

Pourtant, le régulateur européen souhaite appliquer aux banques des stress tests (tests de résistance, NDLR) encore plus contraignants. En Irlande et en Grèce, ces tests sont appliqués au bilan des établissements avec des méthodes d’investisseur court terme. La méthode consiste à déterminer combien une banque serait en mesure de prêter à un emprunteur compte tenu de sa capacité à repayer la dette avec ses revenus et résultats opérationnels post-crise. La différence avec la dette préexistante est alors considérée comme une perte pour la banque.

On n’a pas fini de mesurer en Irlande les conséquences de ces stress tests qui ont déstabilisé le système bancaire dans sa globalité : arrêt complet des financements, chute du marché immobilier de plus de 40 %, création d’une bad bank qui réceptionne deux ans après les prêts immobiliers transférés des banques irlandaises…

Il n’est pas sûr que ces changements réglementaires arrivent à point nommé dans la situation de crise que traversent les économies européennes aujourd’hui. Pourquoi oblige-t-on les banques européennes à se désendetter ou, selon une version plus financière, à se recapitaliser, au moment même où les marchés financiers montrent autant de fébrilité ? L’urgence est d’arrêter la contagion de la crise, pas de l’étendre.

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