Crédit Agricole au cœur de l’orage

le 17/05/2012 L'AGEFI Hebdo

Les risques se conjuguent, dont certains propres à Crédit Agricole SA.

Depuis l’annonce des premières pertes de son histoire, fin 2011, le véhicule coté du groupe Crédit Agricole ne connaît aucune éclaircie. Le résultat des élections législatives en Grèce est encore venu obscurcir son avenir. Les investisseurs appliquent maintenant une décote de près de 80 % à l’actif net par action de Crédit Agricole SA (CASA), qui possède avec Emporiki la cinquième banque du pays. « Nous travaillons à la question d’une sortie de la Grèce de la zone euro en équipe resserrée, admet Jean-Paul Chifflet, son directeur général. Dans cette éventualité, nos actifs et passifs grecs seraient convertis ; les autres resteraient en euros. Nous pensons supporter cette difficulté si elle intervenait. » Au premier trimestre, la Grèce pèse pour 940 millions d’euros dans les comptes de CASA, dont 567 millions pour Emporiki qui a un impact négatif de 905 millions sur les résultats. Or « le taux de crédits douteux d’Emporiki s’établit fin mars à 35,9 % (33,5 % fin 2011) contre 12 % à 16 % à fin 2011 pour les opérations de ses concurrentes grecques et chypriotes en Grèce, estime Dominique Daridan, d’Aurel BGC. Et les encours de prêts bruts sont encore de 22,9 milliards d’euros ». Bien que CASA cherche aussi à accroître les dépôts, « le refinancement intragroupe s’élève encore à 4,6 milliards d’euros, l’empêchant de renoncer purement à sa filiale, souligne Julien de Saussure, analyste-gérant gestion taux & crédit d’Edmond de Rothschild IM (EdRIM). Et il lui est impossible de profiter de l’ELA (Emergency Liquidity Assistance) puisqu’Emporiki n’est pas une banque grecque mais étrangère. » La banque verte cherche à faire valoir une distorsion de concurrence : « Nous pourrions avoir droit à 3 milliards d’euros, insiste Jean-Paul Chifflet. Mais c’est toujours non. »

Un effet domino toucherait en outre CASA au Portugal, en Espagne et en Italie via ses participations sur lesquelles elle a mentionné plus de 24 milliards d’euros de survaleurs fin 2011. Au premier trimestre, le résultat net part du groupe (RNPG) est pénalisé par un complément de provision de 280 millions sur le portefeuille d’Agos (crédit à la consommation en Italie). Le produit net bancaire (PNB) intègre 93 millions de moins-values sur cession de titres, notamment sur Intesa (cession de 0,9 % de capital). En avril, la participation de CASA dans Bankinter a été ramenée à 20,6 %, contre 24,5 % au 31 décembre. Au Portugal, ne pouvant suivre l’augmentation de capital de Banco Espirito Santo (BES), dont elle détenait 9,4 % à fin 2011, la société a cédé à BES ses 50 % dans leur filiale commune BES Vida, troisième assureur-vie du pays, pour réinjecter le prix de vente (225 millions d’euros) dans la banque et y maintenir sa participation. L’opération sera comptabilisée au deuxième trimestre.

Avenir incertain du courtage

Comme les autres, CASA doit réduire son bilan. A cet égard, « nous sommes en avance, se félicite son directeur général. A fin avril, l’objectif de réduction des besoins de financement est atteint à 70 % ; en termes de réduction des emplois pondérés (RWA), 91 % du plan est réalisé, sans intégrer le transfert du risque de marché du portefeuille de corrélation. Après, les objectifs sont dépassés ». L’impact annuel en coûts du plan d’adaptation présenté le 14 décembre 2011, pour moitié sur ce trimestre, est maintenu à 500 millions. La banque de financement et d’investissement (BFI) supporte l’essentiel de l’effort. « CA CIB sera sans doute de taille et de présence géographique plus modestes et visant une rentabilité normative plus faible mais moins volatile, rappelle l’analyste-gérant d’EdRim. C’est le sens de l’évolution réglementaire. » Au total, le RNPG de la BFI ressort à 156 millions d’euros sur le trimestre. Celui des activités pérennes atteint « son meilleur niveau depuis 2010 », annonce le directeur financier de CASA, Bernard Delpit, à 398 millions d’euros (contre 77 millions au précédent trimestre), porté par le fixed income.

Le modèle « distribute to originate » se met en place autour d’une direction de la distribution chargée d’identifier les besoins des investisseurs (crédits aux entreprises, financement des infrastructures ou real estate). Sur un flux global qui pourrait s’élever à 10 milliards d’euros par an, l’objectif de CA CIB est de leur céder 80 % des crédits qu’elle « origine » et gère. Mais il faudra sans doute attendre le mois de juin pour obtenir les détails de fonctionnement, les équipes et les objectifs de PNB. C’est à cet horizon que doit aboutir le plan présenté le 20 avril au personnel.

Reste un point spécifique que doit gérer CA CIB : l’avenir de ses courtiers dont le PNB a augmenté de 16 % depuis le précédent trimestre. Outre celui de Newedge, codétenu avec Société générale, ceux de CLSA (en Asie) et de Cheuvreux (en Europe) sont désormais dissociés. Leur maison mère devrait finalement céder la totalité de CLSA au chinois Citics, au lieu d’une part de 19,9 % du capital de chacun, avant de procéder à leur rapprochement. Sur ce dernier revirement, le 29 mars, Oddo Securities remarque que « compte tenu des résultats de Cheuvreux, il est probable que l’essentiel de la valorisation était attribuable à CLSA ». Le retrait de Cheuvreux du périmètre de l’opération a conduit au premier trimestre à une reprise de provisions de 40 millions d’euros en charges d’exploitation et 25 millions en RNPG chez CA CIB. « Nos discussions continuent avec Citics, indique Jean-Paul Chifflet. La période de négociations exclusives s’est achevée fin avril, mais nous pourrions aboutir le mois prochain. » Il se laisse en outre « encore un mois » pour communiquer les nouvelles orientations stratégiques de Cheuvreux : « Le plan d’ajustement des effectifs est arrêté. Nous avons besoin des services d’un courtier, mais toutes les options sont ouvertes. »

Rythme lent du cœur de métier

« J’entends ici ou là : ‘quelle est la stratégie du Crédit Agricole ?’, relève Jean-Paul Chifflet. Nous l’avons annoncée et la mettons en œuvre avec un recentrage sur la banque de proximité et les métiers de l’épargne. » Ces derniers voient leurs revenus et leur rentabilité croître, mais la banque de détail pourrait subir une dégradation de la conjoncture. En outre, elle participe aussi, avec les services financiers spécialisés, au plan d’adaptation du groupe. Chez Crédit Agricole Consumer Finance (CF), les encours clientèle baissent de 0,6 milliard et un plan social est en route. L’avis du comité d’entreprise est attendu après la rentrée pour une mise en œuvre en 2013 : 550 postes seraient supprimés, dont 250 en France. CA CF pourrait aussi procéder à un remembrement de ses services centraux, le mois prochain.

Par ailleurs, si l’élection présidentielle française n’a guère fait bouger les marchés, une éventuelle séparation des activités pourrait poser davantage de problème au groupe mutualiste qu’à d’autres, si l’on se place dans le schéma britannique de filialisation des activités de banque de détail. Car ce sont les caisses régionales qui constituent le socle du groupe. De plus, une augmentation de 15 % de la taxation des banques serait lourde pour Crédit Agricole dont les résultats, estime le directeur financier de CASA, sont à « près de 90 % d’origine française ». Attendu à la présidence de la Fédération bancaire française au 1er septembre, Jean-Paul Chifflet pourra néanmoins faire valoir les spécificités françaises. Celles-ci ont aussi leur importance pour la solvabilité de CASA au regard des incertitudes liées au traitement réglementaire des actifs d’assurance, « un dossier majeur ». A ce stade, « les fonds propres prudentiels sont jugés par le régulateur au niveau de groupe (c’était d’ailleurs la seule banque française qui n’avait pas de déficit de capital lors des derniers tests de résistance), relève Julien de Saussure. Pourtant, Crédit Agricole a mis en place un montage assez complexe dit ‘Switch’ afin de renforcer la capitalisation au niveau de l’entité cotée ». Le ratio Core Tier one de CASA devrait atteindre les 10 % à fin 2013. Mais une application stricte de Bâle III sur les filiales d’assurance générerait un besoin total de capital de 10 milliards d’euros, avance Julien de Saussure. La banque verte n’est pas au bout de ses peines.

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