Coup de torchon dans la banque américaine

le 28/04/2011 L'AGEFI Hebdo

Fragilisés par la crise, nombre d’établissements locaux ont fait faillite ou ont été absorbés.

Dans l’ombre des quatre fleurons de la finance américaine (JPMorgan Chase Bank, Bank of America, Citibank, Wells Fargo), des milliers de banques aux dimensions plus modestes et aux activités locales font vivre au quotidien l’Amérique profonde. Les community banks, les caisses d’épargne (thrifts), les coopératives de crédit (credit unions), les banques agricoles et autres prêteurs immobiliers financent les PME, les fermiers et la plupart des familles américaines, et pèsent trois quarts du total de l’actif du système bancaire national.

L’importance de ces établissements, souvent familiaux, ne se mesure pas à l’aune de leur bilan pour la plupart inférieur à un milliard de dollars. Ils ne portent pratiquement pas de responsabilité directe dans la crise des crédits subprime et savent plutôt bien évaluer le risque que représentent leurs clients avec lesquels ils entretiennent une relation durable. Pourtant, ils paient les pots cassés de la crise. Depuis 2008, le secteur se restructure à coups de faillites : 25 en 2008, 140 en 2009, 157 en 2010 et 25 sur les trois premiers mois de cette année, soit 347 au total. Ce chiffre double en comptant les établissements malades absorbés par des structures plus saines. Si bien qu’en trois ans, près de 8 % des banques locales ont disparu. Le coup de torchon ne va pas s’arrêter là. « Au cours des deux à trois années qui viennent, on va probablement assister à une nouvelle vague de consolidation de l’ordre de 10 % à 15 % du secteur », estime Peter Minford, président de Bank Asset Advisory, un consultant bancaire. Pas seulement en raison de la lenteur de la reprise économique et de la fragilité du marché immobilier. « Les banques locales doivent résoudre à la fois les problèmes de qualité d’actifs, le durcissement de la régulation financière introduit par Dodd-Frank et Bâle III, la faiblesse de la demande de crédit et la pression sur leurs revenus », expose Joseph Pucella, analyste senior chez Moody’s.

Onde de choc

Après la chute de Lehman Brothers en 2008, l’onde de choc n’a pas été immédiate pour les banques locales. « Il a fallu attendre environ six mois pour qu’elles soient atteintes à leur tour par le séisme », se souvient Christopher Cole, senior vice president de l’Independant Community Bankers of America (Icba), le porte-voix des intérêts de ces établissements (lire aussi l’entretien). Depuis que la crise des crédits subprime a éclaté, la FDIC (Federal Deposit Insurance Corporation) a vu le nombre de ses adhérents, toutes banques confondues, passer de 8.305 à 7.657. La récession et l’effondrement du marché de l’immobilier, une activité à laquelle les banques domestiques sont surexposées (plus de la moitié de leurs actifs), les ont frappés de plein fouet, faisant bondir les prêts non performants et plongeant tout le secteur dans le rouge en 2009 (10,6 milliards de dollars de pertes toutes banques confondues). Facteur aggravant, dès avant la crise, des dizaines de community banks avaient été encouragées à émettre de la dette titrisée sous forme de titres préférentiels qui évitaient aux émetteurs d’être dilués. En 2009, une enquête menée par le groupe de publications McClatchy a montré que 103 de ces titres pour une valeur de 50 milliards de dollars avaient été surnotés par l’agence Moody’s.

Pour l’heure, les autorités financières américaines se veulent rassurantes. Elles estiment que 2011 devrait confirmer le redressement amorcé l’an dernier. Le dernier bulletin trimestriel de la FDIC souligne que les banques ont renoué avec les bénéfices, leur revenu net positif ayant atteint 87,5 milliards de dollars en 2010, le meilleur résultat depuis 2007, dont 21,8 milliards de dollars pour les quatre grandes banques internationales et le reste (65,6 milliards) pour toutes les autres. Les provisions pour pertes sur crédits ont diminué de 37 % pour toutes les catégories de prêts, sauf les crédits par carte. La hausse des produits sur titres et autres placements a apporté sa contribution à l’amélioration des résultats. Mais ces bonnes nouvelles ne doivent pas occulter la modeste hausse du résultat d’exploitation, seulement 1,6 %, la seconde plus faible progression depuis seize ans. Tout aussi inquiétant, les produits des commissions ont reculé par rapport à 2009 à 5,5 milliards de dollars. « C’est la première fois depuis le début de ces statistiques il y a 69 ans que les revenus des commissions de services déclinent », s’inquiète la FDIC.

Au chapitre de la capitalisation des banques locales, ce dernier se veut là encore rassurant. Selon lui, les capitaux Tier one ont légèrement progressé (+0,3 %) fin 2010 et « presque 96 % des institutions assurées par la FDIC, représentant plus de 99 % des actifs des institutions assurées, satisfaisaient ou dépassaient les exigences minimales de la catégorie de capital réglementaire la plus élevée ». Même optimisme pour Christopher Cole qui souligne que « la plupart des ‘community banks’ ont un ratio Tier one de 8 % actuellement, mais elles auront le temps nécessaire pour progressivement remplir les normes instaurées par Bâle III ». Un bémol toutefois : « Les autorités bancaires imposent dès à présent des ratios très élevés, jusqu’à 12 %, à certaines banques dans des régions qui ont été très touchées par la crise comme la Géorgie. Si elles n’y parviennent pas, elles s’exposent à des sanctions et peuvent être poussées vers la recherche d’un adossement. »

Pour sa part, Peter Minford chiffre « à 1.033 les banques rencontrant des problèmes, soit environ 13 % des réseaux américains, et non pas 884 comme l’affirme la FDIC. Ces banques connaissent une situation capitalistique alarmante ». Leur ratio Texas (actifs et prêts non performants divisés par la somme du capital et des provisions pour dépréciations de crédits) dépasse le seuil de 100 %. Pour 124 banques en situation vraiment critique, le ratio Texas atteint même 266,3 %.

« Too small to survive »

Tout en reconnaissant l’amélioration de la situation de la majorité des banques, Moody’s « maintient une perspective négative pour le secteur bancaire américain » estimant que « les indicateurs de qualité des actifs demeurent très faibles d’un point de vue historique », précise Joseph Pucella. Pour ce dernier, « le retour à des conditions de crédit normal sera long et irrégulier sur les douze prochains mois ». L’horizon immobilier est loin d’être dégagé. L’indice des prix du résidentiel Case Shiller dans vingt grandes régions américaines ne montre aucun signe de reprise et le problème immobilier américain ne sera pas résolu avant 2012. L’horizon des taux d’intérêt n’est guère plus réjouissant. Tous les experts s’accordent à dire que la généreuse politique monétaire menée par la Fed depuis de longs mois n’est pas durable. Or « une hausse des taux d’intérêt peut mettre en péril l’amélioration de l’activité », souligne le gestionnaire d’actifs Convictions Management. Elle « écraserait les marges nettes des banques », indique Peter Minford, car « l’augmentation du rendement des prêts ne pourrait pas équilibrer l’alourdissement du coût des ressources, qu’il s’agisse des dépôts ou du refinancement, et le poids des prêts non performants pèserait plus lourdement sur les comptes ».

Une note d’optimisme toutefois pour l’Icba : « La plupart des banques se sont préparées à une hausse des taux et ont adapté le profil de risque de leur portefeuille », affirme Paul Merski, économiste en chef de l’association. Pour les autres établissements, les difficultés ne peuvent que s’accentuer. « Une nouvelle vague de consolidation parmi les banques locales paraît inévitable », anticipe Joseph Pucella. Les autorités du pays en sont conscientes. « La FDIC maintient ses programmes de pertes partagées avec des repreneurs même s’il limite désormais sa participation à 80 % des pertes potentielles d’une banque qu’il décide de mettre aux enchères », explique Christopher Newbury, directeur associé à la FDIC.

Pour les banques locales les mieux capitalisées (Ford Group Holdings, BankUnited Financial Corp, Carlile Bancshares…), la chasse aux bonnes affaires va se poursuivre. Les banques étrangères, notamment canadiennes, suivent aussi de près le secteur. Quant aux grands réseaux américains, « nous croyons qu’ils seront exclus du processus de consolidation pour des raisons réglementaires dues à leur grande taille », prévient Moody’s ; la reprise de Wachovia par Wells Fargo en 2008 constituant l’exception. « Après le slogan ‘too big too fail’, le nouveau risque est désormais ‘too small to survive’ », s’émeut Peter Minford.

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