« Correspondent banking », un métier sous pression

le 05/09/2013 L'AGEFI Hebdo

Les banques doivent s’adapter à la hausse des contraintes réglementaires qui affectent cette activité, en tant qu’utilisatrices ou prestataires.

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Lutte contre l’évasion fiscale, contrôles antiblanchiment de capitaux, nouvelles règles sur la liquidité bancaire…, le « correspondent banking » se retrouve à la croisée de maints nouveaux dispositifs issus de la crise financière. « Les contraintes réglementaires deviennent de plus en plus pesantes, constate un banquier. Elles sont d’autant plus importantes pour notre activité qu’elle est particulièrement risquée, se trouvant au cœur des flux internationaux entre les banques. »

Le « correspondent banking » - ou la correspondance bancaire - consiste pour une banque à recourir, pour des paiements et services bancaires en devises étrangères, à une autre banque. Une banque européenne qui effectue des paiements en dollars pour un de ses clients doit par exemple ouvrir un compte dans une banque américaine, qui deviendra son correspondant aux Etats-Unis. A contrario, cette banque européenne peut offrir ses services de paiement en euros à une banque américaine. Le recours au « correspondent banking » découle du fait qu’une devise ne quitte pas son pays d’origine : dès lors que la banque européenne ne dispose pas d’une implantation ni d’accès suffisant aux marchés financiers dollars, elle aura recours à un acteur américain.

Pas moins de 67 % des paiements internationaux réalisés entre les banques pour le compte de clients passaient par lui fin 2011, d’après Swift (voir le graphique). « Une grande banque peut avoir plus de 2.000 banques correspondantes, et une banque moyenne, plusieurs centaines », indique Wim Raymaekers, head of banking and treasury markets chez Swift (

lire aussi l’encadré).

Envolée des coûts

Ce faisant, une banque peut se retrouver en relation avec des comptes situés à l’autre bout de la planète dans un pays jugé risqué, ou une banque peu fiable. D’où l’importance croissante des vérifications à mener. A l’heure où les Etats-Unis et les Etats européens partent en croisade contre l’évasion fiscale, la réglementation Fatca (Foreign Account Tax Compliance Act) mobilise les professionnels du secteur. S’appliquant particulièrement aux transactions internationales, elle touche de plein fouet la correspondance bancaire. « Les coûts supplémentaires pour collecter les données requises sont importants. Il faut vérifier des comptes, les transactions et poser aux clients américains davantage de questions », explique Nadine Lagarmitte, global head of financial institutions for payments and cash management chez HSBC, qui travaille avec 3.000 banques correspondantes.

Dans le sillage de la troisième directive européenne de lutte contre le blanchiment des capitaux et le terrorisme, les banques ont déjà dû accroître les contrôles de leurs correspondants et leurs clients. La réglementation Fatca soulève de nouvelles questions. « C’est un chantier lourd en termes de contrôle qui impacte nos systèmes d’information, nos procédures de surveillance et nos orientations commerciales. Le renforcement des contraintes et des contrôles conduit à l’accroissement des coûts de gestion du métier », indique Bruno Bourbonnaud, responsable institutions financières, banque commerciale chez Crédit Agricole CIB, qui a noué des relations de correspondance avec environ 300 banques. Les coûts s’envolent d’autant plus que les nouvelles réglementations se multiplient.

Au-delà de Fatca se profile la réglementation Dodd-Frank, qui impose notamment une plus grande transparence des tarifs. En outre, Bâle 3 prévoit de nouvelles règles de gestion de la liquidité qui entreront en vigueur en janvier 2015. En plus des contraintes opérationnelles, elles prévoient un cadre plus strict : les liquidités issues du correspondent banking ne seront plus considérées comme « utiles » au ratio LCR (liquidity coverage ratio), contrairement au cadre réglementaire actuel.

Dans cet environnement plus complexe, le modèle économique de la correspondance bancaire a commencé à évoluer, estiment les professionnels. « Face à la hausse de la réglementation, le 'correspondent banking' devient plus risqué et plus coûteux, souligne Wim Raymaekers. Les acteurs sont désormais contraints de s’adapter, en revoyant leur modèle économique, notamment en réduisant leurs coûts. »

Baisse du nombre de correspondants

Les banques diminuent notamment le nombre de leurs correspondants et de leurs comptes. « Comme il devient de plus en plus coûteux et de plus en plus risqué d’avoir une multitude de correspondants, les banques rationalisent leur réseau de banques correspondantes et ferment des comptes », note Wim Raymaekers. Le mouvement n’est certes pas nouveau : la création de l’euro y a également contribué puisque, avec l’avènement d’une monnaie unique, il n’est plus besoin d’avoir un correspondant par pays européen. Résultat : les 80 plus grandes banques mondiales ont réduit le nombre de leurs comptes correspondants de 15 % en Europe entre 2005 et juin 2013, selon Swift. Mais le mouvement s’observe aussi outre-Atlantique, où la baisse atteint même 21 % sur la période. En revanche, le nombre de comptes a augmenté de 6 % en Asie durant cette période (voir le graphique page 34).

En pratique, au lieu d’avoir cinquante correspondants dans un pays, les banques choisissent de n’en avoir plus qu’un ou deux, généralement de grandes banques. Au-delà de leur réseau de relations, les établissements revoient aussi leur offre de correspondent banking. Doivent-elles continuer à offrir une palette globale de devises et de services à d’autres banques ? « Parce que la réglementation se renforce, tout le monde se pose aujourd’hui la question de savoir quel est le 'business model' le plus adéquat pour rester rentable en matière de 'correspondent banking'. L’heure des choix est arrivée : les banques se demandent si elles vont continuer ou non d’y investir pour proposer tous les services bancaires à d’autres banques », estime Nadine Lagarmitte.

Risques

Certains établissements choisissent de satisfaire avant tout les besoins à l’international de leur clientèle d’entreprises, et de ne proposer aux banques qu’une offre essentiellement en euros, à l’instar du Crédit Agricole. « L’offre Crédit Agricole à sa clientèle banque s’appuie sur les forces du groupe en France et en Europe », indique Bruno Bourbonnaud.

D’autres banques sous-traitent une partie de leurs services… auprès de grands établissements. « De plus en plus, de banques viennent nous voir, depuis deux ans, pour sous-traiter auprès de notre établissement une partie de leur offre de 'correspondent banking', en marque blanche, car cela leur permet de réduire leurs coûts fixes », confie-t-on chez Citi France.

De fait, pour les géants tels HSBC ou Citi, qui sont implantés dans une centaine de pays, cela ne fait pas de doute, ils entendent continuer à offrir le plus de devises et de services bancaires possibles aux banques avec qui ils travaillent déjà. Au-delà des paiements, ils proposent de la gestion de trésorerie et des financements commerciaux. « Nous voulons augmenter le volume de notre activité pour continuer à être rentables, pour amortir les coûts », souligne-t-on chez HSBC. Cette stratégie fondée sur les économies d’échelle est également menée par BNP Paribas. « Face à une réglementation plus pesante, nous estimons que nos investissements ne se justifient que si nous augmentons le volume de notre activité pour le compte d’autres banques », explique Gautier Dirckx, global head correspondent banking chez BNP Paribas. La banque française prépare ainsi une offre en renmimbi, la monnaie chinoise. On note toutefois qu’au vu de la réglementation américaine, elle a décidé depuis environ un an de ne plus offrir de services en dollars aux autres banques.

Dans un tel environnement, les grandes banques du secteur risquent de devenir toujours plus puissantes. D’après une enquête récente de la Banque centrale européenne*, « les quatre plus grandes banques correspondantes représentent plus de 80 % du chiffre d’affaires total » du correspondent banking en euros. Mais une telle puissance ne va pas sans risques. « Si l’une des plus grandes banques correspondantes rencontrait des difficultés, celles-ci pourraient se répandre rapidement aux systèmes de paiements qui sont interdépendants », met en garde l’étude de la BCE. La vigilance des autorités à l’égard des banques correspondantes n’est pas près de s’atténuer.

*"8th survey on correspondent banking in euro", April 2013.

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