Une concurrence nouvelle émerge dans la réassurance

le 19/09/2013 L'AGEFI Hebdo

Robuste, le secteur pâtit pourtant des taux d’intérêt bas et de l’essor des offres alternatives.

Sous le toit des bureaux de Swiss Re à Londres. Le réassureur a baissé ses prix de 5 % lors des renouvellements de traités. Jason Alden/Bloomberg

A l’image de l’orage qui a balayé Monte-Carlo lors de la 57

eédition des « Rendez-vous de Septembre », l’horizon s’assombrit pour les réassureurs. « La tension monte dans le marché de la réassurance », estime sans détour Dennis Sugrue, directeur chez Standard & Poor’s (S&P). Un constat partagé par certains professionnels. « Le modèle économique de la réassurance est sous pression tant à l’actif qu’au passif », déplore Torsten Jeworrek, membre du conseil d’administration de Munich Re.

De prime abord, ce diagnostic a de quoi surprendre. Malgré une sinistralité particulièrement élevée en 2012 et un contexte financier et économique difficile, le secteur a de nouveau démontré sa capacité de résistance en préservant sa rentabilité et sa forte capitalisation. « Le secteur affiche des ratios combinés et des ratios de solvabilité très solides, avec un excédent de fonds propres confortables », souligne Lotfi Elbarhdadi, directeur du secteur assurance chez S&P. De fait, en 2012, le secteur affichait en moyenne un rapport sinistres et frais sur primes (ratio combiné) de 88,1 % et un rendement des fonds propres (RoE) de 14,4 %. Mieux, les réassureurs ont réussi à renforcer sensiblement leurs fonds propres qui ressortaient à 510 milliards de dollars à fin juin, soit une hausse de 1 % par rapport à fin 2012, selon des données du courtier Aon Benfield.

Surcapacités

Pourtant, le secteur doit s’attendre à des lendemains difficiles. La faute, justement, à cet excédent de capital qui aboutit à une surabondance de capacités disponibles sur le marché. « Ce surplus de capital engendre une concurrence accrue et une pression plus forte sur les profits », avance Dennis Sugrue, qui anticipe une dégradation du ratio combiné du secteur à 91,8 % en 2013 pour un RoE à 11,8 %. De fait, les réassureurs sont désormais confrontés à la montée en puissance de solutions alternatives en provenance des marchés financiers (titrisation assurantielle, obligations catastrophe, véhicule d’investissement dédié) alimentées par des investisseurs institutionnels (fonds de pension, hedge funds) en quête de rendement dans un contexte de taux d’intérêt bas. Au cours des 18 derniers mois, 10 milliards de dollars de capitaux alternatifs supplémentaires ont ainsi afflué sur le marché, portant leur total à 44 milliards de dollars, selon le courtier Guy Carpenter. « Ces solutions sont concentrées sur les risques de catastrophes naturelles et essentiellement aux Etats-Unis, soit une petite partie du marché », nuance cependant Chris Waterman, analyste chez Fitch Ratings.

Qu’importe, cette nouvelle offre de réassurance modifie le paysage concurrentiel. Selon Guy Carpenter, ce transfert de risques sur les marchés représente déjà 14 % à 15 % des capacités mondiales de couvertures de catastrophes naturelles, contre 8 % seulement en 2008. « La convergence du marché de la réassurance et des marchés financiers va continuer et la demande pour ces instruments alternatifs devrait encore croître dans un avenir proche », prédit Martyn Street, coresponsable de la réassurance chez Fitch Ratings. Munich Re estime ainsi que ces solutions alternatives devraient atteindre le cap des 75 milliards de dollars en 2016, soit 25 % des capacités mondiales sur les risques catastrophes naturelles. Aon Benfield table pour sa part sur un total de 100 milliards de dollars de capitaux alternatifs d’ici à cinq ans.

L’enjeu est loin d’être neutre. « Le profil de risque et d’activité des réassureurs est sous pression en raison de cette concurrence », considère Dennis Sugrue. Surtout, « ces capitaux alternatifs mettent les tarifs sous pression tout en ayant un impact tangible sur les marges des réassureurs », relève Simon Harris, analyste chez Moody’s. Les derniers renouvellements de traités ont d’ailleurs mis en lumière la tendance baissière des tarifs, en particulier sur les risques de catastrophes naturelles avec « une baisse de 10 % à 20 % des prix lors des renouvellements de juin et juillet aux Etats-Unis », observe James Eck, vice-président chez Moody’s. Résultat : Swiss Re a enregistré une baisse des prix de 5 % lors de ces renouvellements, tandis que les tarifs ont diminué de 2,8 % chez Scor et de 0,9 % chez Hannover Re.

Pourtant, les ténors du marché s’évertuent à minimiser l’ampleur de ce phénomène. Denis Kessler, PDG de Scor, n’a d’ailleurs pas hésité à parler de « bulle » liée aux politiques accommodantes des banques centrales. « Ce n’est pas une menace même si ces capitaux alternatifs mettent la pression sur les prix », relativise Victor Peignet, directeur général de Scor Global P&C, la branche dommages du réassureur français. « Nous prenons sérieusement en compte l’afflux de ce capital alternatif mais nous ne sommes pas inquiets », déclare pour sa part Matthias Weber, responsable de la souscription chez Swiss Re. Quant à Munich Re, qui rappelle que seul 10 % de son portefeuille de réassurance dommages est exposé à ces solutions alternatives, soit 1,5 milliard d’euros, « l’impact général est tout à fait gérable et il ne faudrait pas l’exagérer », affirme Torsten Jeworrek.

De fait, les réassureurs auraient tort de dénigrer des instruments dont ils sont des utilisateurs récurrents pour couvrir leur exposition aux risques extrêmes, à l’image du contrat de transfert de risque mortalité de 180 millions d’euros placé par Scor pour se protéger contre les risques de pandémies ou d’attaques terroristes aux Etats-Unis. En outre, certains acteurs, tels Hannover Re, Scor ou Swiss Re, se positionnent sur ce segment soit pour accompagner leurs clients dans la structuration d’une titrisation, soit en proposant via leurs filiales de gestion d’actifs des véhicules dédiés, à l’image du fonds Atropos de Scor. Autant d’initiatives qui peuvent être sources de revenus complémentaires. Toutefois, « les commissions générées par ce type d’activité restent minimes et ne peuvent constituer une part importante de nos profits », reconnaît Christian Mumenthaler, directeur général en charge de la réassurance chez Swiss Re.

Discipline de souscription

Pour autant, l’émergence de cette nouvelle concurrence intervient alors que les réassureurs continuent de subir de plein fouet la faiblesse des taux d’intérêt. Une situation qui obère sérieusement leurs revenus financiers sur lesquels ils ne peuvent désormais plus compter pour soutenir, voire améliorer, leur rentabilité. « C’est le défi le plus important pour l’industrie en 2014, ne cache pas Chris Waterman. Cet environnement de taux d’intérêt bas va maintenir la pression sur les profits des réassureurs au cours des 12 à 24 prochains mois. »

Dans un tel contexte, les acteurs entendent plus que jamais donner la priorité à la discipline de souscription. Ulrich Wallin, PDG de Hannover Re, a d’ailleurs prévenu qu’il comptait mener « une politique de souscription sélective » en privilégiant les affaires qui « correspondent à nos exigences de marges ». « En 2014, ce ne sera pas un problème de voir le volume de primes brutes diminuer », a-t-il ajouté. Une discipline à laquelle ses concurrents entendent bien se soumettre aussi pour préserver leurs résultats techniques et leur rentabilité.

Discipline et rentabilité sont d’ailleurs les maîtres mots du nouveau plan stratégique triennal de Scor, baptisé « Optimal Dynamics ». Misant sur une croissance organique de 7 % de ses revenus d’ici à 2016 (soit plus de 13 milliards d’euros), le réassureur français a réitéré les objectifs de sa précédente feuille de route : un RoE de 1.000 points de base (10 %) au-dessus du taux sans risque à 3 mois et un ratio de solvabilité compris entre 185 % et 220 %. « Nous avons le même niveau d’appétit au risque par rapport à notre précédent plan, a souligné Denis Kessler. Ne vous attendez pas à ce que le groupe change son appétit pour le risque. » Pourtant, à en croire les observateurs, les grands groupes diversifiés, tel Scor justement, peuvent envisager l’avenir sereinement. « Dans le contexte actuel, les réassureurs les mieux préparés pourront survivre alors que les autres vont devoir se différencier et se spécialiser sous peine d’être marginalisés ou l’objet de la consolidation du secteur », avance Dennis Sugrue. Les réassureurs sont prévenus.

A lire aussi