CNP Assurances contraint de lever les incertitudes

le 05/07/2012 L'AGEFI Hebdo

Le changement de gouvernance arrive dans une période de doutes sur sa solidité et sur son modèle opérationnel.

Gilles Benoist, PDG de CNP Assurances, Edmond Alphandéry, président du conseil de surveillance, et Hugues de Vauplane, directeur général délégué, le 29 juin 2012.

CNP Assurances tourne une page importante de son histoire. Après quatorze ans à la tête de la compagnie, Edmond Alphandéry et Gilles Benoist, dont les mandats respectifs de président et de directeur général arrivaient à échéance, ont tiré leur révérence à l'issue de l'assemblée générale du 29 juin. Sans surprise, Jean-Paul Faugère, ex-directeur de cabinet de François Fillon à Matignon, a été intronisé président du groupe. Quant à la direction générale, elle est assurée par intérim jusqu’au 26 juillet par Antoine Lissowski, actuel directeur financier, le temps que soit officiellement nommé le prochain patron de la Caisse des dépôts (CDC), premier actionnaire (à 40 %) du groupe. « Je souhaite bonne chance aux dirigeants qui vont prendre la relève », a déclaré Gilles Benoist, visiblement ému.

Ils en auront bien besoin. Alors que se profile, à horizon 2015, le renouvellement du pacte d’actionnaires et des accords commerciaux avec La Banque Postale et les Caisses d’Epargne, leur premier défi sera de rassurer sur la solidité de la société (lire l’entretien page 22). En déclarant que l’assureur de personnes était « sous-capitalisé », Michel Bouvard, président sortant de la commission de surveillance de la CDC, a en effet jeté le trouble sur sa santé financière. Pourtant, CNP est loin d’être aux abois. « Ce n’est pas le groupe le mieux capitalisé du secteur mais le sujet n’est pas alarmant, juge Thomas Fossard, analyste chez HSBC. Aujourd’hui, nous sommes très loin d’une logique d’augmentation de capital. »

Poids des dettes souveraines

A fin mars, sa marge de solvabilité était de 193 % (avec les plus-values latentes), contre 135 % fin 2011. Sur ses seuls fonds propres durs, ce ratio ressort à 113 % à fin mars, contre 115 % fin 2011, soit en ligne avec l’objectif du groupe de maintenir cet indicateur au-dessus du seuil de 110 %. « Il semble que le mal soit en partie fait, estime pourtant Nicolas Jacob, analyste chez Oddo Securities. On voit qu’il existe une certaine inquiétude. Ces propos [de Michel Bouvard, NDLR] ont entraîné une forte baisse du titre et, depuis, il n’est pas revenu à son niveau antérieur. »

De fait, l’inquiétude des investisseurs se cristallise autour de l’exposition de CNP Assurances aux emprunts d’Etat des pays européens dits « périphériques » (Italie, Espagne, Portugal, Irlande). L’assureur français en détient encore 19,3 milliards d’euros - dont 15,4 milliards d’obligations italiennes et espagnoles -, soit plus de 7 % de ses placements. Un montant à rapporter aux 13,2 milliards de fonds propres que la compagnie affichait fin 2011. « Or en cas de restructuration de la dette dans certains de ces pays, la pression se ferait sentir sur la marge de solvabilité », anticipe Danny Jacques, analyste chez Raymond James Euro Equities. Consciente de l’enjeu, la compagnie mène, depuis l’été 2011, une intense politique de désensibilisation à ce type d’actifs. Au second semestre 2011, son exposition à ces pays s’est ainsi réduite de 33 % à 20,6 milliards d’euros. Une démarche poursuivie au premier trimestre 2012, avec une nouvelle baisse de 11 %. Et le groupe n’entend pas s’arrêter en si bon chemin. « L’objectif de CNP est de réduire à 10 milliards d’euros, d’ici à fin 2012, l’exposition aux dettes souveraines des pays d’Europe du Sud dans les portefeuilles de contrats français, confie Thomas Fossard. Sur deux ans, la compagnie devrait ainsi réduire de 65 % l’exposition de ses contrats français à ces pays. » Lors de l’assemblée générale, Gilles Benoist s’est d’ailleurs montré rassurant sur le sujet : « Nous sommes aujourd’hui dans une logique selon laquelle une décote de l’un de ces pays ne serait pas un problème majeur pour la compagnie. » Dans le cas contraire, l’assureur pourra toujours puiser dans sa provision pour participation aux excédents* (PPE) - soit 2,9 milliards à fin 2011 - pour absorber tout choc de taille, comme il l’a d’ailleurs fait l’an dernier

Si les enjeux financiers occupent le devant de la scène, le premier assureur-vie français est également confronté à des enjeux opérationnels cruciaux pour son cœur de métier. Chute de la collecte, incertitude sur l’évolution fiscale et doublement du plafond du Livret A sont autant d’écueils pour un acteur qui réalise 80 % de ses revenus en France et 70 % en assurance-vie. « Le groupe a un vrai sujet en termes de modèle économique, souligne Thomas Fossard. Les contrats en euros vendus en France se font aujourd’hui dans des conditions où les marges sont négatives ou très faibles. Ces produits ne peuvent plus fonctionner dans l’environnement actuel de taux d’intérêt bas et sont surtout très consommateurs de fonds propre sous Solvabilité II. » La direction sortante n’a d’ailleurs pas manqué de montrer la voie à suivre à ses successeurs. « L’assurance-vie doit être recentrée sur les besoins fondamentaux des clients, à savoir la retraite et la dépendance, a ainsi déclaré Gilles Benoist. Il faudra donc adapter les produits. » Une nécessité d’autant plus impérieuse que le doublement du plafond du Livret A lui coûterait de 1 à 2 milliards d’euros de collecte. « CNP est plus exposé que ses concurrents car ses deux principaux partenaires [La Banque Postale et les Caisses d’Epargne, NDLR] sont les distributeurs historiques du LivretA », rappellent les analystes d’Exane. Face à une telle menace, « le groupe doit accélérer sa diversification, avance Nicolas Jacob. La solution est de pallier cette situation avec d’autres produits, comme la prévoyance ou la santé ». Une voie que la compagnie a déjà empruntée depuis de longues années, même si la part de ces produits demeure modeste : à fin 2011, la prévoyance représentait 6 % de ses revenus sur un total de 30 milliards d’euros, la santé pesant 2 %.

La diversification constitue également un enjeu majeur hors de France. Depuis 1998, CNP Assurances n’a pourtant pas chômé. Présent dans onze pays, l’international représente aujourd’hui 20 % de ses revenus et 37 % de son résultat brut d’exploitation (RBE) qui s’élevait à 2,24 milliards d’euros fin 2011. Pour autant, dans le détail, la réussite est mitigée. Certes, sa filiale brésilienne Caixa Seguros s’avère être la véritable pépite du groupe, représentant à elle seule 45 % des revenus (2,7 milliards d’euros fin 2011) à l’étranger et 30 % du RBE du groupe. D’ailleurs, l’assureur ne cache pas être à l’affût d’acquisitions pour poursuivre son développement au Brésil ou dans les pays voisins.

L’Italie à la peine

En revanche, la réussite est plus discutable pour les autres implantations internationales du groupe, essentiellement en Europe. A cet égard, l’Italie, son deuxième marché à l’étranger, cristallise les critiques des observateurs. « Ils ont investi dans le pays pendant dix ans, en changeant plusieurs fois de partenaires et de gammes de produits, remarque Thomas Fossard. Or la compagnie n’en récolte pas les fruits et cette activité italienne génère peu de résultats. » Une analyse partagée par Danny Jacques qui estime que « d’une manière ou d’une autre, il ne serait pas surprenant que CNP Assurances en sorte ». Sans aller jusqu’à une telle extrémité, Gilles Benoist lui-même a reconnu que « notre filiale italienne doit progresser en termes de rentabilité ». L’assureur avait pourtant trouvé une alternative en créant, en 2009, une coentreprise avec Barclays portant sur l’Italie, l’Espagne et le Portugal dont les résultats donnent clairement satisfaction. « Hélas, Barclays a la tentation de sortir de ces pays, observe Nicolas Jacob. C’est donc une zone d’incertitudes. » Autant d’interrogations auxquelles la nouvelle direction devra rapidement apporter des solutions. Début de réponse attendu le 27 juillet prochain lors de la présentation des résultats semestriels.

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