Emploi

La City sourit, Paris pleure

le 26/09/2013 L'AGEFI Hebdo

Des recrutements ciblés apparaissent à la City. Paris connaît une faible animation.

Une vue de Canary Wharf. Photo: Simon Dawson/Bloomberg

Au cours de ces dernières années, le recrutement dans la City ne faisait plus guère partie des sujets d’étude. Sinistré, le marché suivait le rythme de la crise financière et son lot de suppressions d’emplois. Or la météorologie estivale, exceptionnellement clémente de l’autre côté de la Manche, semble avoir redonné des couleurs au secteur : « Au cours des trois derniers mois, nous avons constaté un regain d’activité mais le mouvement de réduction d’emplois pèse toujours et devrait se poursuivre pendant encore quelques années », prévoit Stéphane Rambosson, associé au sein du cabinet de conseil et d’executive search Veni Partners : « Dans l’ensemble, l’ambiance est meilleure mais nous continuons à évoluer dans un environnement extrêmement compétitif et complexe. » Trop récente, l’amélioration du climat de confiance ne s’est pas encore répercutée dans les chiffres. Le cabinet de recrutement Morgan McKinley, qui table sur un rebond de l’emploi en septembre, indiquait un recul du nombre de postes à pourvoir en août dans la City à hauteur de 3,5 % sur un mois.

Prudence

Conséquence de la crise, le marché de l’emploi dans la finance s’est modifié en profondeur : « La fluidité du marché n’est plus du tout celle que l’on a connue en 2007, explique James Bennet, directeur général d’EfinancialCareers. Avant la crise, les départs volontaires approchaient les 15 % à 20 %, on est passé aujourd’hui au-dessous des 10 %. » Dans ce climat peu propice aux mouvements, les banques prendraient désormais leur temps pour évaluer les meilleures options : « Les espoirs d’une correction du marché des introductions boursières sont réels dans la mesure où la reprise économique semble se confirmer », observe Mark Cameron, responsable des opérations au cabinet de recrutement Astbury Marsden : « Par le passé, ce climat aurait conduit à une politique de recrutements significative dans la mesure où un appétit renouvelé pour des introductions boursières a des répercussions sur les autres activités. Mais dans l'environnement réglementaire actuel, les banques restent prudentes concernant toute nouvelle expansion. » D’autant que les plans de restructuration massifs annoncés par les banques continuent à laisser des traces. En décembre 2012, Citi annonçait un programme de suppressions de 11.000 postes à travers le monde, qui a affecté les effectifs londoniens. RBS, dont le plan de transformation sur cinq ans est en voie d’achèvement, a supprimé au total 41.000 emplois depuis le début de la crise financière et compte aujourd’hui 121.700 salariés contre plus de 180.000 avant la crise. Barclays a annoncé en février la suppression de 3.700 emplois, dont 1.900 dans la banque de détail et d’entreprise, et 1.800 en banque d’investissement et commerciale. Les prédictions du CEBR ne prêtent pas non plus à l’optimisme. Selon ce cabinet d’études, les effectifs dans la City devraient chuter à 237.000 cette année, comparé à plus de 354.000 en 2007.

Sélectifs et ponctuels

Mais si la reprise n’est pas encore au rendez-vous, le rythme des réductions d’emplois a en revanche ralenti. Selon le cabinet d’études Coalition, qui s’est penché sur l’évolution des effectifs dans les dix principales banques d’investissement à Londres, le nombre d’emplois dans des fonctions de front-office a reculé de 1 % à 52.750 au deuxième trimestre 2013 comparé au premier trimestre. Une véritable amélioration : au cours des deux dernières années, le rythme de réductions s’est maintenu à 8 % en rythme annuel. L’emploi aurait même rebondi dans des activités spécifiques : « Cette année, on a assisté à un certain nombre de recrutements seniors au sein des banques, destinées à la constitution de nouvelles équipes, ce qui laisse prévoir des recrutements plus juniors dans les prochains mois », anticipe James Bennett. La banque nippone Nomura, qui a procédé en juin dernier à six recrutements seniors dans sa banque d’investissement aux Etats-Unis, serait sur le point de faire de même en Europe, selon des sources de presse. Bank of America Merrill Lynch souhaite aussi capitaliser sur le redémarrage économique pour embaucher des spécialistes en fusions-acquisitions, mais aussi du personnel pour les marchés de capitaux, les actions, les obligations et le conseil.

Sélectifs et ponctuels, les recrutements reflètent les nouveaux impératifs du secteur : les spécialistes du changement, destinés à accompagner l’introduction des nouvelles réglementations à l’image de Bâle III, Dodd-Frank et Emir, sont sollicités. Les profils techniques et informatiques sont recherchés dans l’optique de simplifier les opérations. Enfin, le respect des procédures contraint les établissements financiers à s’entourer de responsables conformité, qui leur éviteront les coûts et dommages de réputation liés aux scandales passés. Le regain dans les activités de tradinga conduit à faire remonter le nombre d’emplois au sein des salles de marché, notamment dans des postes de comptables et de reporting. « Les ‘dealmakers’ sont très vivement recherchés mais il y en a très peu car ils sont difficiles à trouver, et les rares candidats se tournent souvent vers les boutiques qui ont besoin de ces noms pour générer d’importants revenus », ajoute Stéphane Rambosson.

Dans un climat défavorable à l’inflation des bonus, les recruteurs relèvent aussi une augmentation soutenue des salaires : selon le cabinet Morgan McKinley, les salaires des nouveaux embauchés ont progressé de 20 % en août, comparé à 17 % et 18 % au cours des deux mois précédents.

Dans un secteur qui a encore du mal à repartir, les tentations de départs à l’étranger sont bien réelles. « On assiste à quelques départs en banque privée vers Singapour mais leur nombre n’est pas significatif », note Stéphane Rambosson. D’autres experts soulignent la nette tendance des centres financiers asiatiques à recruter de la main-d’œuvre locale expérimentée, compliquant de fait les éventuels départs. Mais pour les fidèles à la City, la reprise reste fortement corrélée à un PIB plus soutenu : « Il faudrait une croissance économique comprise entre 1,5 % et 2 % en rythme annuel sur plusieurs trimestres pour connaître une reprise des embauches, du moins dans certains secteurs », avance James Bennett. Au troisième trimestre, la hausse du PIB britannique est attendue à 0,7 %, selon la Banque d’Angleterre.

En France, les grandes banques de financement et d’investissement (BFI) françaises font du recrutement… en interne. Après Société Générale en février dernier, Natixis et Crédit Agricole Corporate & Investment Bank (CACIB) viennent à leur tour de signer des accords sur l’emploi visant à utiliser les mobilités internes pour répondre à l’évolution de leurs différents métiers. Dans le texte approuvé début septembre par le comité central d’entreprise de Natixis SA, les mobilités internes ne seront pas aussi « flexibles » que le permet désormais la loi de Sécurisation de l’emploi (LSE) entrée en vigueur le 17 juin dernier. Avec le dispositif créé par la LSE, si un salarié refuse une mobilité professionnelle ou géographique interne à son entreprise, cette dernière pourra procéder à un licenciement individuel pour motif économique. Et même si plus de dix salariés sont concernés par cette situation, le licenciement gardera son caractère « individuel ».

Priorité aux plus jeunes

Chez CACIB, l’accord signé début juillet comporte, ce nouveau dispositif en matière de mobilités internes. « Notre accord triennal sur l’emploi est entré en vigueur le 1er septembre. Il instaure un dispositif de 'mobilité dynamique' sur la base de ce que propose la LSE, indique Jean-Paul Kaouza, responsable des relations sociales et de la politique de l’emploi chez CACIB. Les deux autres piliers de l’accord concernent la mise en application de la GPEC (gestion prévisionnelle des emplois et des compétences, NDLR) du groupe Crédit Agricole SA au sein de CACIB, et la gestion de fin de carrière des seniors, notamment en prévision de notre déménagement à Montrouge et à Saint-Quentin-en-Yvelines en 2016. Avec cet accord, nous souhaitons renforcer la mobilité interne et accompagner nos collaborateurs dans leur évolution. A cet effet, nous avons créé un département 'mobilité' qui vient en appui des RH des lignes métiers et proposé à nos managers des formations à l’accompagnement du changement. Afin de communiquer largement les modalités des différents dispositifs proposés, nous avons réalisé un livret qui a été distribué à tous les salariés en France. »

Pour autant, des recrutements ne seront pas exclus, comme l’explique Ivana Bonnet, DRH de CACIB : « Après une période de ralentissement entre 2011 et 2013, nous allons recruter des jeunes au cours des trois années à venir, notamment dans certains métiers comme les back-offices, afin de remplacer des départs à la retraite. » Les embauches seront axées prioritairement sur des jeunes, débutants ou ayant deux à quatre ans d’expérience. « Pour cela, nous capitalisons sur notre politique de pré-recrutement en privilégiant notre vivier de stagiaires et d’alternants, précise la DRH. Par ailleurs, nous travaillons sur un projet d’accord sur le contrat de générations afin de favoriser le transfert de connaissances au sein de nos équipes. » Néanmoins, pour les profils plus seniors, les perspectives en termes d’emplois devraient rester moroses sur la Place de Paris. « Bâle III a profondément changé les modèles des BFI françaises. Leurs choix d’investissement se font aujourd’hui en Asie, en Allemagne, mais pas en France, d’autant qu’elles sont encore en sureffectifs », relève Thierry Mageux, directeur du développement de Robert Half Financial Services en France. « Les activités de BFI dans l’Hexagone sont sur une pente décroissante, glisse le DRH d’un autre groupe bancaire tricolore. Nous recrutons là où il y a un potentiel de revenus. A Londres, New York, Hong Kong…  »

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