City - L'urgence de la réforme

le 19/07/2012 L'AGEFI Hebdo

Le scandale du Libor a mis en évidence la nécessité d'un changement de culture dans les pratiques bancaires.

Le quartier des banques à Canary Wharf.

Plus de cinq ans après le début de la crise financière, la finance londonienne s’enlise dans la honte. Si le scandale des assurances emprunteurs PPI avait déjà jeté un voile sur la probité des pratiques bancaires outre-Manche, la mise au jour du scandale du Libor, s’il n’est pas uniquement confiné aux banques britanniques, a entériné le divorce entre une opinion publique en colère et les « banksters », ces fameux banquiers-gangsters évoqués par l’hebdomadaire The Economist. Barclays, qui a dû s’acquitter d’une amende de 290 millions de livres auprès des régulateurs britannique et américain, n’a pas bénéficié de l’avantage généralement conféré au premier à se dénoncer : la banque a perdu coup sur coup son directeur général Bob Diamond et son responsable des opérations Jerry del Missier. Les reproches qui lui sont faits sont de deux ordres : il y aurait eu une première phase dans la manipulation des taux interbancaires qui a consisté à truquer ce taux pour gagner de l’argent, suivie d’une autre phase marquée par la sous-estimation par la banque de son taux d’emprunt afin de montrer qu’elle n’avait pas de problèmes de financement au plus fort de la crise. « L’aspect technique dans ce dossier pourra se résoudre à terme dans l’élargissement du panel de banques impliquées dans le calcul du taux de Libor », explique Nick Motson, ancien trader dans un hedge

fundet expert des questions du Libor auprès de la Cass Business School. « En revanche, la sous-estimation des taux reprochée à Barclays est difficile à juger : à cette époque, le marché était tellement dysfonctionnel qu’il est complexe de prouver à quels niveaux les taux auraient dû se trouver à ce moment-là. » Entendu devant une commission parlementaire, Bob Diamond a d’ailleurs clamé sa bonne foi et son ignorance : le scandale n’aurait été que le fait d’une poignée de traders sans scrupules - 14 au total - dont les échanges de conversations électroniques auraient rendu Bob Diamond « physiquement malade ». Au-delà de la culpabilité d’un certain nombre d’individus remerciés depuis, les procédures de contrôle de la banque ont aussi été pointées du doigt : devant des parlementaires peu convaincus, Bob Diamond a assuré que Barclays avait fait le nécessaire pour détecter d’éventuelles actions frauduleuses dans d’autres opérations de la banque depuis la révélation des manipulations du Libor.

Une nouvelle culture bancaire

Au-delà des explications et des causes, ces nouveaux scandales ont eu le mérite de relancer le débat outre-Manche sur la nécessité d’une nouvelle culture bancaire plus vertueuse. Car si les années post-crise se sont efforcées de renforcer la supervision bancaire au travers d’une refonte de l’architecture réglementaire, la culture interne des établissements est largement restée en l’état. La tricherie serait encore une pratique admise : selon un sondage réalisé en juillet par le cabinet d’avocats new-yorkais Labaton Sucharow, près d’un quart des dirigeants de Wall Street et de la Bourse de Londres ont déclaré que des conduites malhonnêtes ou illégales sont nécessaires pour réussir dans le monde de la finance. Pis, ils seraient 16 % à admettre qu’ils n’hésiteraient pas à commettre un délit s’ils étaient assurés de s’en tirer sans poursuites. Selon Peter Grant, expert en éthique au sein de la Cass University, les pratiques des banquiers « contraires à l’éthique » sont à mettre en relation avec la perversité du mode de rémunération : « La notion de rémunération liée aux performances n’est pas en soi une mauvaise chose à la condition que les critères définissant la notion de performance intègrent la notion d’éthique, expose l’enseignant. A ce sujet, les banques devraient cesser de se baser sur des 'benchmarks' externes pour établir leur grille de rémunération et se concentrer sur leur propre 'benchmark' interne et leurs valeurs. » Au-delà de la refonte des structures de rémunération, la responsabilisation du secteur est aussi en question : sous la présidence d’Andrew Tyrie, une commission parlementaire devrait ainsi se pencher très prochainement sur la question de l’éthique dans le secteur financier britannique. « A titre personnel, je pense qu’un retour aux pratiques en vigueur à la fin du XIXesiècle et selon lesquelles les personnes du haut management dans les banques d’investissement disposaient d’une responsabilité illimitée (comme nous le voyons aujourd’hui dans les sociétés reposant sur l’actionnariat salarié) pourrait avoir du sens dans le contexte actuel, estime Saker Nusseibeh, directeur général du gérant Hermes. Cette précaution ne signifie pas qu’il n’y aura plus d’erreurs mais que la direction des établissements financiers sera tenue pour responsable de ses actions. » D’ores et déjà, l'office britannique de lutte contre la délinquance financière (Serious Fraud Office) a fait savoir qu’il envisageait d’engager des poursuites criminelles contre les banquiers qui se sont livrés aux manipulations de ces taux interbancaires. Bruxelles se prépare aussi à durcir la révision en cours de la directive sur les abus de marché afin d’étendre notamment les sanctions pénales aux manipulations d’indice à l’image du Libor ou de l’Euribor.

Hausse des coûts

Au-delà du questionnement moral, les scandales à répétition ont aussi un coût. L’affaire du Libor pourrait amputer cette année de 4 % à 13 % les bénéfices par action des seize banques impliquées, selon Morgan Stanley. L’étude, qui s’appuie sur la taille du portefeuille de dérivés des établissements concernés, estime que les coûts des procès pourraient aussi consommer quelque 400 millions de dollars pour chacun d’eux, soit 6 milliards de dollars pour l’industrie. « Les coûts engagés dans les procès vont littéralement écraser les 290 millions de livres d’amendes imposés à Barclays », avance de son côté Sandy Chen, analyste bancaire de Cenkos. Le provisionnement à hauteur de près de 100 millions de livres réservé par Barclays dans ses comptes au titre du premier trimestre 2012 pour le Libor, soit un tiers de son amende, serait donc largement insuffisant. RBS, qui a licencié quatre opérateurs de marché en fin d’année dernière dans le cadre de l’enquête sur le Libor, mais aussi Lloyds Banking Group seront amenées à s’acquitter d’une facture salée. Sans oublier HSBC, qui pourrait être de surcroît passible d’une amende à hauteur d'un milliard de dollars dans le cadre d’une défaillance de ses procédures de contrôle en matière de blanchiment d’argent aux Etats-Unis. L’ensemble de ces grandes banques continuent aussi à provisionner pour le scandale des assurances emprunteurs PPI, qui a déjà mobilisé quelque 5,4 milliards de livres dans les bilans. Enfin, les banques britanniques se sont également engagées fin juin auprès du régulateur à offrir des réparations à des PME à qui elles vendaient depuis 2001 des produits de couverture de taux d’intérêt présentant des défaillances.

Risque pour le client final

Le surcroît de réglementation devrait aussi alléger les bilans : la réforme Vickers, qui entérine le principe d’une filialisation des activités de détail et d’investissements plus risqués, pourrait coûter au secteur bancaire britannique jusqu’à 7 milliards de livres par an. « La perspective d’un surcroît de coûts et de provisions présente un risque important pour le client final à qui les banques sont susceptibles de faire supporter le poids de leurs erreurs », prévient un observateur du secteur. Or les particuliers comme les PME britanniques sont déjà en souffrance : dans le cadre du dispositif de « funding for lending », la décision récente prise par la Banque d’Angleterre de prêter des fonds aux banques à des taux d’intérêt inférieurs à ceux du marché afin de relancer les prêts en dit long sur la santé du secteur. Et dans un contexte de renforcement des fonds propres, les relais aux banques traditionnelles sont plutôt rares : « Comment peut-on à la fois demander un surcroît de concurrence dans le secteur et imposer des exigences de fonds propres toujours plus élevées aux banques ? », s’exclame Keith Bowman, analyste actions auprès de Hargreaves Lansdowne. Un durcissement de la réglementation devrait naturellement découler de ce nouvel épisode calamiteux. L’association des banques britanniques BBA (British Banking Association) a d’ores et déjà appelé le gouvernement de David Cameron à revoir la façon dont les taux interbancaires devront être réglementés à l’avenir. Si la réforme Vickers doit permettre de définir des conditions d’activité plus saines pour le secteur, sa mise en application n’interviendra qu’au début 2019. Dans l’intervalle, la première place financière mondiale a perdu de sa superbe. Sa singularisation au sein de l’Union européenne ne s’accompagne pas toujours de retombées positives : si le Premier ministre David Cameron a infléchi sa position durant le dernier sommet européen, des frictions pourraient à nouveau apparaître dès lors que les contours de la nouvelle union bancaire seront définis. Lors d’un séminaire à Londres en juin, Niall Ferguson, professeur d’histoire à l’université Harvard, mettait en garde contre la tentation de complaisance des grandes places financières mondiales : « Les places financières naissent et disparaissent : Venise, grande place financière au XIVesiècle, est aujourd’hui une ville touristique de renom. » « Londres a cette particularité de détenir un 'pool' de talents multiculturel très diversifié qui est difficile à remplacer ou à répliquer dans d’autres parties du monde », nuance Saker Nusseibeh. Combien de temps Londres pourra-t-elle encore tenir la dragée haute à ses concurrentes ? Genève, Hong Kong ou Singapour sont d’ores et déjà à pied d’œuvre pour la remplacer.

Morgan Stanley précise que l’étude est sujette à caution. **Société Générale ne souhaite pas la commenter, et rappelle qu’elle coopère avec les autorités dans le cadre de l’enquête en cours.
ZOOM
Morgan Stanley précise que l’étude est sujette à caution. **Société Générale ne souhaite pas la commenter, et rappelle qu’elle coopère avec les autorités dans le cadre de l’enquête en cours.
Dans le cadre du « funding for lending scheme », les banques et spécialistes du crédit immobilier pourront emprunter pendant quatre ans jusqu’à l’équivalent de 5 % du montant actuel de crédits qu’elles ont déjà contractés auprès de la Banque
ZOOM
Dans le cadre du « funding for lending scheme », les banques et spécialistes du crédit immobilier pourront emprunter pendant quatre ans jusqu’à l’équivalent de 5 % du montant actuel de crédits qu’elles ont déjà contractés auprès de la Banque

A lire aussi