Marché des paiements

Chacun cherche sa place

le 31/03/2011 L'AGEFI Hebdo

Les nouveaux entrants tentent de s’imposer intelligemment face à la domination des banques

La libéralisation du marché des paiements en France s’apparente à un défrichage. Les quelques établissements de paiement agréés ont derrière eux de longues séances d’explication devant la Banque de France et l’Autorité de contrôle prudentiel, et des obstacles surmontés pour débuter leur activité. Car ces nouveaux venus sont régis par la directive sur les services de paiement (DSP) entrée en vigueur en novembre 2009, dont la transposition en France est particulièrement sévère.

Parmi les difficultés, les établissements de paiement doivent recourir aux banques pour accéder au système de compensation ou pour détenir un compte de cantonnement, compte sécurisé sur lequel transitent les dépôts de leurs clients. Résultat : les agréments en France se comptent sur les doigts de la main alors que le Royaume-Uni a déjà agréé une quarantaine d’acteurs et la Belgique une quinzaine.

Leur positionnement ? Offrir des services qui vont du moyen de paiement au transfert d’argent, en passant par l’acquisition d’ordres de paiement pour le compte des marchands. Chacun prend bien soin de décrire son activité comme complémentaire de celle des banques. Il serait malhabile de les attaquer de front alors qu’ils ont besoin d’elles pour fonctionner. Après une hostilité quasi générale, certaines d’entre elles, comme Crédit Mututel Arkéa ou BNP Paribas, ont compris l’avantage qu’elles pourraient tirer d’un rapprochement avec ces nouvelles activités, surtout face à des mastodontes comme Apple ou Google, qui préparent leur entrée sur le marché (lire l’encadré).

Concurrence ou pas

Dans le groupe des établissements qui ont trouvé un mode de collaboration avec les banques, Aqoba, premier agréé, s’est allié au Crédit Mutuel Arkéa, qui est aussi entré dans son capital, et à sa filiale Monext, processeur monétique et plate-forme de gestion de moyens de paiement. La banque trouve là de nouveaux clients en accord avec sa stratégie de prestataire de services pour compte de tiers.

Dans la même veine, Monext propose également ses savoir-faire aux candidats à l’agrément, en coordination avec un cabinet d’avocats et Gemalto. Ce type d’alliance devrait faciliter la concrétisation des offres, notamment par l’obtention de certificats auprès de MasterCard et Visa. Aqoba a ainsi créé deux cartes MasterCard affinitaires, l’une pour le magazine Technikart, l’autre pour Futuréo qui permet de verser à chaque achat de petites sommes sur une assurance vie pour préparer sa retraite.

Aqoba prévoit déjà de se diversifier. « Nous comptons élargir notre prestation en monétique pour la mettre à la disposition de banques étrangères ou de petite taille qui souhaitent sous-traiter ce service, indique Thibault Lanxade, PDG d’Aqoba. Et nous allons nous lancer dans le prépayé, ce qui nous pousse à adapter notre système d’information et à demander une extension d’agrément pour cette activité.  »

Dans le domaine du transfert d’argent, qui n’est pas un marché bancaire, l’ancien bureau de change niçois BNC a été agréé en juillet 2010. « Nous avons adopté une stratégie de niche, expose Jacques Piccioloni, PDG de BNC, qui s’adresse d’abord aux Haïtiens installés en France et qui envoient de l’aide financière dans leur pays, puis nous proposerons nos services à diverses nationalités africaines. Notre activité dispose d’un vrai potentiel mais nous avons eu du mal à trouver une banque prête à nous ouvrir un compte cantonné, jusqu’à ce que la Banque Populaire Côte d’Azur accepte de travailler avec nous. »

Pour développer son activité, BNC veut désormais créer un réseau d’agents, des commerçants chargés de collecter les espèces remises par les clients. Positionné sur l’acquisition, avec une solution de signature électronique de mandat de prélèvement, SlimPay a été agréé en novembre 2010. Son service permettra aux grands créanciers, fournisseurs télécoms, énergie... de passer au prélèvement Sepa en douceur. « Notre solution permet de réduire les coûts de gestion des créanciers sur les paiements récurrents et pourrait être distribuée en marque blanche par les banques qui aujourd’hui n’ont pas d’offre à proposer », estime Jérôme Traisnel, PDG de SlimPay. Pour l’heure, un partenariat a été signé avec Deutsche Bank. D’autres banques seraient intéressées, preuve qu’elles ont à y gagner.

Enfin, Rentabiliweb, spécialiste de la monétisation des sites internet et agréé depuis novembre 2010, vient d’obtenir le passeport européen lui permettant d’exercer au Luxembourg, en Allemagne et au Royaume-Uni. « Nous avons dix ans d’expérience dans l’encaissement carte bancaire en ligne grâce aux nombreux sites que nous avons développés dans le domaine du jeu ou des rencontres, raconte Thibault Faurès Fustel de Coulanges, directeur général du groupe Rentabiliweb. En ouvrant notre plate-forme aux e-commerçants, nous leur apportons notre savoir-faire en gestion de la fraude, notre maîtrise du tunnel de conversion qui facilite la transformation du visiteur en client grâce à des outils marketing et techniques, et nos services à valeur ajoutée (cash-back, couponing…) qui favorisent la fidélisation des internautes. En cela, nous sommes partenaires des commerçants mais aussi des banques avec lesquelles nous pouvons coopérer pour lancer de nouvelles offres. »

Hostilité bancaire

D’autres acteurs, en revanche, se lancent sur des modèles directement concurrents des banques. En avril 2010, CardsOff, dont la solution vise à sécuriser les transactions en ligne jusqu’à la livraison avec authentification de l’acheteur, reçoit un agrément sous conditions suspensives. L’une d’elles impose la signature d’une convention de compte de cantonnement, pour lequel la société se heurte à la réticence des banques françaises et finit par signer avec une banque allemande.

Une autre condition suspensive la contraint à augmenter son capital de 2,5 millions d’euros pour des raisons prudentielles. Grâce à sa cotation en Bourse, CardsOff a pu bénéficier d’investissements directs dans le cadre de la loi Tepa. « Nos difficultés sont en passe d’être surmontées, ce qui nous permettra de remplir les conditions suspensives avant l’été et de lancer notre activité, note Philippe Mendil, fondateur de CardsOff. Nous sommes d’ailleurs convaincus que la rigueur des autorités d’agrément est salutaire pour notre modèle et pour le système de paiement français. Néanmoins, nous regrettons le manque de coopération des acteurs du marché français car ce qui se joue touche à l’indépendance nationale. De grandes entreprises américaines et chinoises se préparent à attaquer l’Europe. Si nous ne sommes pas en mesure de défendre collectivement nos intérêts, ces grands concurrents rafleront le marché des transactions en ligne. » Un avertissement que les banques commencent à prendre au sérieux.

Quant à Afone, premier opérateur télécoms agréé, il proposera sous peu aux commerçants une plate-forme d’acquisition, en complément de ses prestations de télécollecte et de monétique. Un positionnement qui attaque les banques sur une activité détenue sans partage. « Nous proposerons notre service à un prix significativement plus avantageux pour les commerçants, mais nous avons conscience que cela ne suffira pas à les séduire, souligne Frédérick Richard, directeur administratif et financier d’Afone. Notre valeur ajoutée réside dans les services associés qui permettront à nos clients d’optimiser la gestion de leurs magasins, ce que les banques n’offrent pas aujourd’hui. »

Contre toute attente, ce n’est donc pas le paiement mobile qui lui permet d’entrer dans les paiements mais les banques voient là une attaque de leur périmètre, ce qui explique qu’Afone ait eu également quelques difficultés à trouver des partenaires en France et soit allé chercher des financements hors de l’Hexagone.

Etablissements de paiement et banques entrent ainsi dans l’ère de la « coopétition », une relation de concurrence qui peut devenir une collaboration lorsque des intérêts convergents se font jour. Les banques travaillent d’ailleurs de leur côté à de nouveaux instruments de paiement, comme le Crédit Agricole qui annonce la sortie prochaine de son PayPal à la française, mais n’aurait pas obtenu d’agrément pour sa filiale Fia-Net spécialisée dans la sécurisation des transactions web. « L’appétit affiché par de nouveaux arrivants sur le marché du paiement représente un nouveau défi pour les banques, décrypte Bernard Dutreuil, directeur des systèmes et moyens de paiement de la Fédération Bancaire Française. Mais il ne faut pas oublier que la technologie ne fait pas tout, un moyen de paiement n’existe que du fait de son usage à la fois par les consommateurs et par les marchands. La concurrence avec les nouvelles solutions de paiement se fera ainsi sur les services, sur la sécurité et sur les prix. »

Les banques se sentent capables de faire face à cette concurrence nouvelle. Mais de nouveaux venus frappent à la porte, des entreprises petites ou grandes, comme les trois opérateurs mobiles français, associés à Atos, qui ont créé Buyster, un système de paiement en ligne dans lequel les acheteurs s’authentifient via leur numéro de téléphone mobile. En attendant l’agrément, Buyster affiche de grandes ambitions sur le commerce mobile et pique au vif le secteur bancaire qui traîne à se lancer réellement dans le paiement mobile.

Monnaie électronique

Outre les établissements de paiement, un autre statut ouvre le paiement à une concurrence non bancaire. Ce sont les émetteurs de monnaie électronique, régis par la directive de 2000 qui doit être remplacée par un nouveau texte européen dès le 30 avril prochain, en cours de transposition. Là encore, la version française, qui oblige ces acteurs à détenir un million d’euros de fonds propres, handicape considérablement les candidats. La deuxième DME devrait réduire cette somme à 350.000 euros.

Pour l’heure, les émetteurs de monnaie électronique agréés en France sont ainsi très peu nombreux. Monéo se déploie surtout auprès des étudiants avec sa carte multiapplicative (identité, paiement, accès). Son rachat récent par le fonds d’investissement BlackFin devrait lui permettre d’élargir son marché. De son côté, TicketSurf poursuit sa progression : ses codes échangeables contre des espèces auprès des buralistes ont permis la réalisation de 100 millions d’euros de petits paiements en ligne en 2010, surtout auprès de sites de jeux.

La société prévoit de lancer une carte Mastercard prépayée rechargeable en avril et son propre porte-monnaie électronique en 2012. Une autre entreprise devrait démarrer son activité grâce à sa présence sur des sites tels que BazarChic ou ZeTurf, il s’agit de WeXpay qui a été agréée sous condition suspensive en novembre dernier.

Enfin, Limonetik a préféré être agile et se lancer avec Tunz, un émetteur de monnaie électronique belge agissant pour compte de tiers, ce qui lui permet d’accepter les cartes cadeaux. Cette société française transforme des moyens de paiement non bancaires, comme les cartes privatives, les cartes cadeaux, les comptes prépayés, en paiement carte virtuelle du type eCarte Bleue, évitant une longue intégration sur les sites web marchands. « Pour lancer notre solution, nous avons fait appel au Crédit Mutuel Ouest et Est pour générer les cartes bancaires virtuelles avec lesquelles nous payons les sites, explique Christophe Bourbier, directeur général de Limonetik. En transformant des moyens de paiement particuliers en paiements carte, nous sommes à la fois partenaires des sites marchands et des banques.  »

La complémentarité est là. En pleine effervescence même si peu de solutions concrètes sont déjà accessibles, le marché du paiement s’ouvre doucement. Le mouvement pourrait s’accélérer, surtout si les autorités de régulation sont désormais plus à l’aise avec les innovations technologiques et si les banques décident de réagir.

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