L'analyse de... Vivien Levy-Garboua, senior advisor, direction générale de BNP Paribas

Chacun cherche son chat

le 11/04/2013 L'AGEFI Hebdo

On sait maintenant ce que sera le paysage réglementaire des dix prochaines années dans le secteur financier : un énorme chambardement se prépare.

1. Les fonds propres des banques vont plus que doubler et leur levier sera divisé par deux. Leur rentabilité, qui atteignait avant 2007 des niveaux insoutenables, autour de 20 % des fonds propres, va revenir à 10 % et, pour les banques européennes, cet objectif paraît déjà ambitieux.

2. Le marché interbancaire est mort. Les banques ne se prêteront plus entre elles parce qu’elles n’ont plus aucun intérêt à le faire. Mieux vaut passer par la case « banque centrale », moins chère et pas plus coûteuse en termes de garanties exigées. C’est d’ailleurs le but recherché par les banques centrales qui, en s’intercalant entre les banques, espèrent limiter les effets de contagion et le risque systémique.

3. Le ratio de liquidité à court terme, le Liquidity Coverage Ratio, n’a en fin de compte guère été assoupli en janvier. Avec pour conséquence que les banques vont continuer à réduire la durée de leurs crédits, à allonger celle de leurs ressources et à rechercher les dépôts. Le modèle européen, où les crédits sont supérieurs aux dépôts, va disparaître.

4. La « collatéralisation », c’est-à-dire l’usage de titres ou de crédits en garantie des prêts consentis au sein du système financier, devient la norme. Chaque opération de marché requiert des dépôts en gage, chaque opération de prêt à l’intérieur du système financier aussi. Chacun veut protéger son collatéral, ségréguer son activité, cloisonnant ainsi produits et marchés, et renchérissant les opérations. Avec pour conséquence, outre un coût qui se répercute immanquablement sur le client final, un affaiblissement de la solidité des opérations non gagées, qu’il s’agisse de crédits « en blanc » ou de dépôts de la clientèle. Personne n’entend ce message, la course à la collatéralisation est un symptôme de crise, pas un mode normal : la redécouverte du crédit en blanc sera le signe du retour à la normale.

5. La fragmentation financière s’est installée et elle est là pour durer. Chacun met des barrières à ses frontières et les pays d’Europe sont les premiers à ce jeu. Les réglementations s’imposent par devise, par entité juridique, par pays, et elles s’empilent. L’union monétaire n’est plus seulement une bonne idée, mais la condition sine qua nonde la circulation des capitaux dans le Vieux continent.

6. La taxe sur les transactions financières va contribuer encore à handicaper les pays concernés, à accentuer la fragmentation financière à un moment où les entreprises ont besoin des marchés pour leur développement. Elle va pousser au désendettement et, dans cette période de transition, à la déflation par la dette et la récession.

7. Le risque systémique s’est déplacé. Il était dans les banques et le shadow banking system, il est désormais monté d’un étage chez ces nouveaux acteurs que sont les chambres de compensation. Le phénomène est semblable à celui que l’on observe sur le marché interbancaire : moins d’opérations bilatérales, plus d’opérations transitant par des chambres de compensation et, par conséquent, une formidable pression sur ces dernières qui deviennent des sortes de points d’accumulation en matière de titres et de dérivés, avec la banque centrale comme ultime recours.

8. Les projets de cloisonnement proposés par Vickers, Volcker et Liikanen se mettent en place de manière poussive. La loi bancaire française est la seule qui sera mise en œuvre vite, les autres ne se dégageant pas de la complexité juridique et pratique de l’intention du régulateur.

9. Les régulateurs ne paraissent pas conscients de la situation. Chacun poursuit son objectif, mais personne ne regarde l’ensemble. Les projets aboutissent, et pas seulement en Europe : Dodd-Frank s’impose au-delà des océans en matière de dérivés, mais la directive Emir arrive bientôt et, en attendant, que fait-on ?

10. Les banques ont engagé des programmes de réduction des coûts pour faire le pendant à la contraction de leur bilan et de leurs activités. Elles recomposent leur bilan et leurs flux pour contrebalancer la fragmentation géographique et réglementaire, et être en bonne position sur la ligne de départ de la compétition post-crise. Recentrage sur la clientèle, croissance faible, réduction des risques, réinvention de l’originate to distribute dans une version allégée de ses artifices : elles tâtonnent et cherchent le modèle de demain.

Comme dans le film de Cédric Klapisch « Chacun cherche son chat ». Mais l’histoire est moins drôle. Empiler des contraintes au moment où les banques sont devenues naturellement frileuses et où tous les acteurs européens se désendettent, multiplier les mesures déflationnistes alors que la zone euro est excédentaire et son taux de chômage massif, est-ce bien la solution ?

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