CARTES - L’interbancarité menacée

le 21/03/2013 L'AGEFI Hebdo

Réglementations européennes et technologies réduisent la nécessité d’une coopération entre banques.

CARTES - L’interbancarité menacée

Préserver le modèle de carte interbancaire, universel et performant » que l’on connaît depuis trente ans, c’est pour cela que la Fédération bancaire française (FBF) est entrée en campagne fin janvier. Un modèle dit « à quatre coins » dont le Groupement des Cartes Bancaires (CB) constitue la clé de voûte. Aujourd’hui, CB intervient, rappelle son administrateur Jean-Marc Bornet, « sur trois segments cohérents : la relation entre la banque et le consommateur, régie par un contrat ; la relation entre la banque et le marchand également régie par un contrat ; et enfin la relation entre les banques, de fait concurrentes mais ici coopérantes, régie par les règles de l'interbancarité ». Cette dernière assure la pérennité des infrastructures et leur adaptation technologique. Elle fait vivre « la monétique de la communauté CB » avec ses passerelles internationales. « Le système CB a fait le choix de co-badger ses cartes bancaires avec Visa et MasterCard [qui] sont à la fois des partenaires et des concurrents », explique Jean-Marc Bornet. Hervé Sitruk, animateur du Club de la monétique, insiste : « CB a répondu et répond encore aux trois moteurs de l’interbancarité : rentabilité économique, maîtrise des marchés, indépendance par rapport aux systèmes internationaux, aux pouvoirs publics, ainsi qu’aux opérateurs et processeurs non bancaires. » On peut pourtant s’interroger sur l’intérêt d’une interbancarité domestique alors que les autorités européennes ont ouvert le jeu des paiements à des acteurs non bancaires sur un marché transnational (Single Euro Payments Area, Sepa).

Stratégies individuelles

La coopération des banques françaises est déjà battue en brèche depuis une décennie, constate Hervé Sitruk qui cite des compromis difficiles pour sécuriser les paiements par internet ou proposer une carte pour les petits achats, et l’échec, l’an dernier du projet de Place de porte-monnaie digital (e-wallet). Or l’avenir des paiements peut se passer des banques qui perdraient une activité rentable. Haut lieu de la téléphonie, le Mobile World Congress, fin février à Barcelone, l’a montré. MasterCard y a annoncé le lancement de son e-wallet MasterPass, Visa son partenariat mondial avec Samsung, Paypal son terminal de paiement mobile, etc. En outre, American Express illustre depuis 55 ans la légitimité d’un modèle alternatif. Bien des acteurs pourraient maintenant entrer en force sur le marché, proposant le paiement comme un service pour développer leur activité marchande. D'ores et déjà, « en la substituant au chèque, onéreux mais non facturé, les banques ont fait entrer la carte dans le monde des services légitimement rémunérés », relève Jean-Marc Bornet.

En matière d’innovation, les françaises avancent en ordre dispersé. « A une époque, on expliquait que la carte était le chéquier moderne, raconte Michel Lucas, président de Crédit Mutuel-CIC qui détient un opérateur téléphonique (full MVNO). A présent, nous franchissons une nouvelle étape dans l’intégration des services de banque-assurance et de téléphonie mobile. » Dans ses agences, le mutualiste offre à ses abonnés au mobile une réduction s’ils sont porteurs d’une de ses cartes bancaires et les équipe pour le paiement sans contact, dont il a été le pionnier. De son côté, Crédit Agricole dispose de Kwixo pour les paiements en ligne et les transferts d’argent. Privilégiant sa filiale, la banque verte a poussé ses concurrents à chercher d’autres solutions d'e-wallet. La Banque Postale (LBP), Société Générale et BNP Paribas y réfléchissent ensemble, mais pourraient rallier les Caisses d’Epargne qui devraient annoncer d’ici à l’été qu’elles adoptent V.Me de Visa : « Une réplique d’un portefeuille physique dans lequel on peut mettre plusieurs cartes bancaires ou privatives, utilisable sur internet avec un code secret », précise Philippe Menier, patron de Visa Europe. Les banques françaises ont déjà des positions différenciées dans plusieurs segments de la monétique, avec une mise en concurrence croissante de MasterCard et Visa Europe. « En France, nos innovations technologiques se traduisent dans le paiement sans contact et avec le 'wallet' MasterPass, indique Régis Folbaum, PDG de MasterCard France. 2013 constitue une année charnière pour la première, avec un déploiement national en partenariat avec des banques, des acteurs de la grande distribution mais aussi les commerces de proximité. » Toutefois, la société perd du terrain auprès des grands réseaux. Selon nos informations, Visa Europe a remporté l’appel d’offres de LBP sortant ainsi son concurrent d’un parc de 7 millions de porteurs aujourd’hui.

Par ailleurs, « avec la création des plates-formes industrielles - Partecis fondée par BNP Paribas et Natixis Paiements (aujourd’hui BPCE) en 2006, avant même la mise en place du Sepa ; puis Transactis, la coentreprise de Société Générale et LBP en 2008 -, les stratégies individuelles ont pris le pas sur l’interbancarité », souligne Hervé Sitruk. Celles-ci s’illustrent enfin à d’autres niveaux de la chaîne des paiements. « Visa et MasterCard ont passé des accords directs avec certaines banques qui distribuent leurs cartes 'Only', explique l’animateur du Club de la monétique. Les émetteurs dénouent alors leurs opérations hors du contexte national fixé par le Groupement des Cartes Bancaires. » Régis Folbaum entend poursuivre dans cette voie : « Développer MasterCard Only est un de nos axes stratégiques. Pour l’heure, des acteurs de la grande distribution et des nouveaux entrants du monde bancaire l’ont adoptée. » Ces cartes, comme les Visa Only, fonctionnent partout dans le monde et sont « Sepa compatibles », alors que les banques n’ont pas réussi à mettre en place une solution européenne dont elles détiendraient la clé. D’une part, « il est illusoire de croire que le groupement CB pouvait prendre une dimension européenne », admet Jean-Marc Bornet. D’autre part, le projet de système Monnet a échoué. « C’était d’abord un projet franco-allemand, puis européen, et il était destiné à se développer comme Visa et MasterCard, rappelle l’administrateur de CB. Mais il est arrivé dix ou vingt ans trop tard. La seule réponse audible a été une pression croissante sur les commissions d’interchange. »

Equilibre du système

Visa Europe négocie toujours avec Bruxelles le niveau de ses commissions multilatérales d’interchange (CMI) sur les cartes de crédit. Alors qu’elle pensait aboutir fin janvier, l’association se garde de tout commentaire. L’enjeu est important car c’est sur les commissions - CMI ou nationales - que repose l’équilibre des systèmes. Il faut qu’elles s’ajustent dans l’intérêt partagé des intervenants, des commerçants et des consommateurs. « L’Australie ou l’Espagne sont des exemples de pays où la baisse des commissions extrêmement forte, au détriment des consommateurs, a entraîné un retour aux espèces qui pose un problème aux commerçants aussi, argumente Régis Folbaum. Moins coûteuse (que les espèces, NDLR), la carte réduit les frais induits d’intervention de personnel et de temps de traitement, offre plus de sécurité et une garantie de paiement. » La FBF insiste : « La disparition des interchanges ou leur uniformisation européenne pourrait amener à remettre en cause l'existence même des réseaux domestiques, donc d'un acteur majeur européen comme CB. » Jean-Marc Bornet précise : « C’est consacrer la victoire de tous les grands systèmes internationaux tels que Visa ou MasterCard mais aussi d’autres qui se développent, tel le japonais JCB, le chinois Union Pay ou l'Indien Rupay », et enfin « de nouveaux acteurs très puissants du monde des nouvelles technologies, non soumis à la réglementation sur les CMI », s’inquiète la FBF.

Pour ne pas être évincées par ces Paypal, Google, etc., les banques peuvent certes garder une autonomie, notamment en matière d’émission de cartes, mais doivent s’allier pour créer un espace d’acceptation unique. « Il est possible, et pour certains souhaitable, de relancer l’interbancarité française et de ce fait européenne, soutient Hervé Sitruk. Les banques françaises sont prêtes à ce défi, avec leurs usines de paiement. Mais il faut aussi disposer d’une interopérabilité qui n’impose pas des acrobaties techniques sur chaque marché local. » D’où la nécessité de défendre fermement le principe des CMI, estiment Georges Pauget et Emmanuel Constans dans leur rapport sur « L’avenir des moyens de paiements en France ». « L’interbancarité apparaît, en effet, comme un gage d’universalité des paiements et une garantie de sécurité de ces paiements », insistent-ils.

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