Les boutiques de M&A tissent leur toile internationale

le 17/03/2011 L'AGEFI Hebdo

Plusieurs spécialistes français des fusions-acquisitions « midcaps » optent pour des bureaux ou des partenariats à l’étranger.

Elles sont encore loin d’égaler Rothschild et Lazard, implantés dans plusieurs dizaines de pays. Pourtant, certaines boutiques françaises de fusions-acquisitions (mergers and acquisitions ou M&A) cherchent elles aussi des relais à l’étranger. C’est le cas d’Easton Corporate Finance (CF), créée à Paris il y a tout juste quatre mois. Ses initiateurs veulent profiter d’un réseau mondial, comme lorsqu’ils œuvraient chez Close Brothers CF, rebaptisé DC Advisory Partners au printemps dernier, après son rachat par le japonais Daiwa Securities.

« Alors que Daiwa voulait mettre l’accent sur ses grands clients asiatiques, nous privilégions le ‘small’ et le ‘midcap’ (petites et moyennes capitalisations, NDLR) dont la valeur d’entreprise est comprise entre 25 et 500 millions d’euros, explique Laurent Camilli, l’un des trois fondateurs d’Easton CF. Sur cette cible, nous visons des opérations à dimension transfrontalière, pour lesquelles un réseau international, et pas seulement européen, est un atout essentiel pour servir nos clients. » Dès à présent, « nous nous appuyons sur plus de 200 banquiers d’affaires sur les trois continents, assure son collègue Philippe Croppi. Nous avons réactivé nos relations avec la banque d’affaires asiatique BDA, qui compte environ 80 professionnels et travaillait historiquement avec Close Brothers avant son acquisition par Daïwa. Nous avons également entamé des discussions avec une équipe américaine pour le même type de partenariat. »

Outre l’entraide commerciale, certains des accords conclus en Europe par Easton CF pourraient inclure un rapprochement capitalistique, par exemple en Europe du Sud. Pour autant, « la pérennité des alliances dépend surtout de la qualité des hommes et de leur capacité à travailler ensemble, estime Philippe Guézenec, le troisième fondateur d’Easton CF. Nous avons noué des partenariats en Espagne, en Italie, en Allemagne et en Grande-Bretagne avec des équipes locales que nous connaissons de longue date et avec lesquelles nous partageons les mêmes valeurs et les mêmes secteurs de prédilection : biens de consommation, santé, immobilier et services aux entreprises ». Easton CF ne veut pas révéler l’identité de ses relais européens avant une communication groupée dans quelques mois. Selon nos informations, il s’agirait en Italie de transfuges de DC Advisory Partners. Fin avril, sur un effectif de vingt personnes à Paris, Easton CF comptera dix anciens banquiers venus de ce groupe. La nouvelle boutique revendique vingt mandats, dont six cogérés avec DC Advisory Partners, tel le rachat de Materne Mont-Blanc par LBO France, déjà bouclé.

Des pionniers en Asie

De son côté, DC Advisory Partners conserve ses ambitions intactes. Avec quarante collaborateurs, le bureau parisien pointe au dixième rang en montants sur les fusions-acquisitions de midcaps en France (d’après le classement établi par L’Agefi Hebdo - n°258 du 6 janvier - sur les opérations bouclées en 2010), ce qui en fait la première des petites boutiques, derrière Rothschild, Lazard et plusieurs grandes banques françaises et américaines. En Europe, la filiale de Daiwa Securities est implantée directement ou via des alliances dans dix autres pays (voir la carte), mais pas en Italie, où Close Brothers CF avait perdu son partenaire local. « Nous n’avons pas encore ouvert un bureau à Milan, mais le projet reste d’actualité », confie Gwénaël de Sagazan, responsable de la banque d’affaires à Paris. En outre, « nous disposons désormais à Londres d’une équipe dédiée aux opérations avec le Japon et le reste de l’Asie. Elle n’a pas vocation à obtenir des mandats mais à servir d’interface entre les équipes européennes et asiatiques, poursuit le responsable de l’antenne parisienne. Les dossiers entre la France et l’Asie sont encore peu nombreux mais nous avons déjà vendu une petite filiale de Rexel à Hong-Kong (HCL Asia) et recherchons un acquéreur pour la filiale française d’un groupe japonais. Nous aimerions aussi aider des PME françaises du secteur de la santé à trouver des cibles en Asie ». Daiwa Securities met en place à Hong-Kong un dispositif qui « devrait compter 100 personnes à moyen terme », mais le deuxième courtier du Japon doit encore faire ses preuves. Ses commissions en M&A ont diminué de 24,6 % sur les neuf premiers mois de son exercice 2010 (clos fin mars), à 7,4 milliards de yens (64 millions d’euros).

Parmi les concurrents français de DC Advisory Partners et Easton CF, seul Aforge Finance exprime des ambitions concrètes sur le marché asiatique. « Nous ouvrirons un bureau, sans doute à Hong-Kong, lorsque le flux d’affaires sera suffisant pour que nous ayons notre propre équipe sur place. Sinon, nous nouerons un partenariat plus classique », avance Damien Bachelot, coprésident fondateur de cette boutique qui compte 25 personnes en M&A à Paris et Lyon.

Jusqu’à présent, il a surtout mis l’accent sur les Etats-Unis. « Sur le segment desmidcaps’ entre 100 et 300 millions d’euros de valorisation, nous avons fait le constat que peu de maisons ont une offre franco-américaine en dehors des grandes banques d’affaires, poursuit Damien Bachelot. Or, pour les entreprises familiales comme pour les fonds d’investissement, il est nécessaire d’avoir accès à un conseil transatlantique ». Par le passé, Aforge Finance avait tenté l’aventure avec Giuliani Capital Advisors, mais cette boutique a été vendue à l’australien Macquarie lorsque son fondateur, Rudolph Giuliani, est entré en campagne pour l’élection présidentielle américaine. Pour apposer sa plaque à New York sans avoir à monter une équipe de toutes pièces, Aforge Finance s’est allié en juin dernier à un autre acteur local, Tegris Advisors. Il partage « une douzaine de professionnels » avec cette structure fondée par René-Pierre Azria, un ancien dirigeant de Rothschild.

Ce dernier lui a aussi permis de nouer une alliance avec la boutique italienne DVR Capital. Dans d’autres pays d’Europe, c’est la banque belge Degroof, actionnaire à 50 % d’Aforge Finance depuis 2008, qui sert de relais à l’équipe de Damien Bachelot, via ses bureaux et ses partenaires. Pour autant, celle-ci ne collabore pas avec les correspondants de Degroof en Scandinavie. Aforge Finance compte aussi sur ses propres forces, comme l’atteste le recrutement, en septembre dernier, de l’Américain Lawrence Giesen chargé de son déploiement international. Le nouvel associé-gérant est en outre responsable de la clientèle des fonds de capital-investissement, moins suivie depuis la défection de Patrick Maurel et de six de ses collaborateurs partis monter Leonardo MidCap CF.

Mercato

Dans un marché encore convalescent, d’autres entités continuent à élargir leur champ. C’est le cas de Kepler CF, dont l’activité parisienne de banque d’affaires a été relancée à l’automne 2009 par Dominik Belloin, également en charge du métier au niveau européen (lire l’entretien). Avant de viser de nouveaux pays, l’ancien patron d’Oddo CF compte se renforcer en Allemagne, où il a perdu trois de ses dix banquiers, et ouvrir un bureau à Zurich. Selon une source proche, l’équipe suisse de Sal.Oppenheim reprise récemment par Banca Leonardo aurait intéressé le groupe Kepler… dont l’activité de courtage est justement en train de négocier le rachat du petit desk de trading de l’établissement italien. Avec la Suisse, ce dernier continue d’étendre son réseau européen, incarné en France par Leonardo & Co (ex-Toulouse & Associés) et Leonardo Midcap CF.

Les alliances capitalistiques restent toutefois rares en Europe et le poids des boutiques est encore limité. Alors que les boutiques américaines ont perçu l’an dernier 30 % des commissions sur les opérations de M&A conclues aux Etats-Unis, leur alter ego européennes se sont seulement arrogé 19 % des parts de marché sur le Vieux Continent, selon Thomson Reuters/Freeman Consulting. « Aux Etats-Unis, on constate la montée en puissance de nouveaux entrants comme Moelis, et de boutiques préexistantes, comme Jefferies et Evercore, qui ont profité de la crise pour débaucher dans les grandes banques, constate Lam Nguyen, consultant chez Freeman Consulting. Le phénomène reste moins marqué en Europe et en France. » 

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