BNP Paribas et Dexia concurrents frontaux en Turquie

le 12/05/2011 L'AGEFI Hebdo

Les deux banques visent chacune 5 % de part de marché dans le pays, où elles sont déjà au coude à coude.

Tout un symbole. Début mai, Pierre Mariani est venu en personne à Istanbul présenter les ambitions de DenizBank, filiale de Dexia. A cette occasion, l’administrateur délégué du groupe franco-belge a prêté serment pour devenir président du conseil d’administration de la banque turque, confirmant son ancrage dans sa stratégie. Fin mars, l’état-major de BNP Paribas ne s’était pas déplacé pour le lancement du nouveau TEB (Türk Ekonomi Bankasi), issu de la fusion de sa propre filiale locale et de celle de Fortis.

Le pays pèse peu à l’échelle du groupe français, d’autant qu’il consolide seulement à 67 % les résultats de TEB, dont il partage le contrôle avec le groupe familial turc Çolakoglu via une holding commune. La Turquie représente en revanche le principal relais de croissance de Dexia qui espère tirer de DenizBank 27 % de ses revenus et 22 % de son résultat avant impôt en 2014.

Pour autant, TEB et Denizbank ont un poids équivalent. Leur total de bilan les place respectivement aux neuvième et dixième places du marché, parmi les acteurs de second rang (voir le graphique). Racheté en 2006 par Dexia, DenizBank compte 512 agences et affiche un effectif de 9.500 personnes à fin 2010. Il sert 3,2 millions de particuliers et 520.000 PME. TEB, où BNP Paribas a fait son entrée en 2005, a doublé de taille avec l’apport de Fortis. Il dispose désormais de 600 points de vente et emploie 10.000 salariés pour servir 3 millions de clients particuliers et 500.000 entreprises.

Croissance à deux chiffres

Les parts de marché des deux groupes sont également quasiment similaires. DenizBank concentre 3,2 % des dépôts et 4,6 % des crédits, contre respectivement 2,8 % et 3,8 % pour TEB. D’ici à fin 2013, « nous avons pour but d’atteindre 5 % de part de marché », a annoncé fin mars Varol Civil, directeur général de TEB. DenizBank ne communique pas ses objectifs, mais ils sont identiques à ceux de TEB, selon plusieurs sources internes. « Nous voulons sécuriser une part de marché de 5 % à 6 %, au cas où surviendrait une nouvelle vague de consolidation du secteur, comme en 2005-2006, indique un dirigeant de DenizBank. Notre stratégie repose sur les volumes plus que sur la rentabilité des produits. »

Dans un marché de 73 millions d’habitants encore peu bancarisés, les deux groupes entendent profiter de perspectives de croissance toujours alléchantes. Après le pic de 2010, TEB mise de nouveau sur une progression à deux chiffres des prêts et des dépôts ces prochaines années. Chez Moody’s, « nous anticipons cette année une croissance des crédits au moins trois à quatre fois supérieure à celle du produit intérieur brut (PIB) - que nous estimons à 5 % -, ce qui signifie une progression de 20 % minimum, après une hausse de 35 % en 2010 », explique Arif Bekiroglu, analyste au sein de l’agence de notation qui maintient sa perspective stable sur le système

bancaire turc, grâce aux actions menées par la banque centrale. Celle-ci a notamment relevé en mars les réserves exigées pour couvrir les engagements de crédits des banques. « Ce sont des mesures préventives, estime Arif Bekiroglu, car l’endettement des ménages représente seulement 15,6 % du PIB et les actifs de banques 88 % du PIB. Cependant, nous restons prudents sur la croissance rapide des crédits et les défis qui en résultent pour les politiques de risques. »

DenizBank et TEB, considéré comme plus conservateur, ont néanmoins vu leurs encours de crédits progresser un peu moins vite que le marché l’an dernier (30 % contre 35 %), tandis que leurs dépôts ont crû davantage. Selon Moody’s, ils ont augmenté de 27 % chez TEB (sans Fortis, au dynamisme moindre) et de 37 % chez DenizBank, contre 20 % en moyenne pour le marché turc où les banques d’Etat ont déjà une large base de liquidités. Au premier trimestre, la tendance s’inverse pour TEB (avec Fortis), plus dynamique sur les crédits (+19,9 % sur un an) que sur les dépôts (+8,6 %), à change constant.

Reste que, dans les deux groupes, les encours de prêts sont supérieurs aux dépôts. La filiale de Dexia se targue même, dans son dernier rapport annuel, d’avoir le ratio le plus élevé du marché (121 %). Mais cela n’est pas nécessairement pénalisant. « Les établissements étrangers ont en moyenne un ratio de 106 %, contre 88 % pour le système bancaire turc, dans la mesure où leurs maisons mères peuvent généralement les refinancer ou faciliter leur accès au marché », pointe l’analyste de Moody’s. Avec un bémol pour DenizBank : alors que le refinancement à court terme sur les marchés est l’une des causes de l’explosion du modèle de Dexia, la banque turque va lancer cette année ses propres émissions (lire l’entretien page 24), sans bénéficier de la notation de sa maison mère. Une première depuis 2006, facilitée par la possibilité offerte aux banques du pays d’émettre des obligations en livres turques, depuis septembre dernier.

L’accès aux marchés doit permettre à DenizBank de poursuivre sa politique de conquête de clients. La banque mise, comme TEB, sur des niches à qui elle propose des produits innovants (cartes de crédits affinitaires, etc.). La filiale de Dexia continuera à mettre l’accent sur le monde agricole, où elle occupe la première place des banques privées avec 440.000 clients mais reste loin derrière Ziraat, le Crédit Agricole local. Elle va aussi continuer à courtiser les PME - un segment où TEB a une notoriété bien établie - et les collectivités locales turques. Les deux groupes s’intéressent aussi aux clients fortunés, pourvoyeurs de liquidités. TEB va ainsi ouvrir huit centres dédiés aux particuliers disposant d’au moins 250.000 euros d’avoirs financiers.

Extension des réseaux

Plus globalement, les deux groupes vont continuer à renforcer leur réseau, mais dans des proportions différentes. Déjà plus présent en dehors des grandes villes, et notamment à l’Est, DenizBank a aussi l’un des programmes les plus ambitieux, prévoyant 300 ouvertures d’agences, comme UniCredit pour sa filiale Yapi Kredi (L’Agefi Hebdo du 13 janvier). TEB en annonce seulement 50 à horizon 2013, car il doit aussi rationaliser ses implantations en fusionnant ses anciennes agences et celles de Fortis qui sont en doublon. Outre ces regroupements et la rationalisation des gammes de produits, déjà lancée, la filiale de BNP Paribas va migrer les systèmes de Fortis sur sa propre informatique. Elle chiffre à 300 millions de livres turques (135 millions d’euros) ses coûts de restructuration à fin 2012. A l’échelle de BNP Paribas, qui compte aussi d’autres filiales en Turquie (Cetelem, Arval, etc.), le total devrait atteindre 320 millions. Le groupe table en parallèle sur des synergies de revenus de 250 millions de livres en année pleine, après 2013.

Denizbank prévoit de son côté 500 millions de livres d’investissements, concentrés sur les murs car son réseau informatique a été rénové en 2007. Malgré la hausse attendue des revenus, son coefficient d’exploitation devrait se dégrader, passant de 49 % à 51 % en 2014. Il devrait tout de même rester très inférieur à celui de TEB. Dans les résultats 2010 de BNP Paribas, l’écart entre les coûts et les revenus ressort à 85 % sur un périmètre incluant 50 % de TEB et 75 % de Fortis Bank Turquie. Le rendement des capitaux propres de DenizBank, de 2 points supérieur à la moyenne du marché en 2010 (21 % contre 19 %), devrait par ailleurs reculer de 7 points de base. En attendant, la filiale de Dexia tient le cap pour dégager un résultat avant impôt de 1,2 milliard de livres turques en 2014. Grâce à la cession de son activité locale d’assurance-vie (lire l’encadré), Pierre Mariani espère atteindre un milliard dès cette année, après 779 millions l’an dernier.

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