Dossier Banques françaises à l'international

Pour les BFI, un repli partiel d'Asie

le 01/03/2012 L'AGEFI Hebdo

La raréfaction des ressources en dollars oblige les acteurs français à abandonner une partie de leurs positions dans les financements.

La tournée en Asie de Jean-Marie Sander a un goût d’inachevé. Du 6 au 10 février, le président de Crédit Agricole SA était en Chine Continentale et à Hong Kong avec un mot d’ordre : « L’Asie demeure au cœur de nos projets de développement extra-européens », relate le site internet du groupe. Pourtant, sa filiale Crédit Agricole Corporate and Investment Bank (CA CIB) s’apprête à quitter cinq pays de la région sur les treize où elle est implantée. « Nous avons pour projet de recentrer notre réseau en Asie sur les huit pays où nous avons un nombre suffisant de clients stratégiques et où des levées de fonds sont possibles », dévoile Marc-André Poirier, responsable Asie-Pacifique (Apac) de CA CIB depuis quelques mois. Les grandes plates-formes de Singapour, Hong Kong et Tokyo ne sont pas menacées, à l’inverse de certaines succursales historiques. Selon plusieurs sources, le Vietnam serait sur la sellette. Le groupe y est pourtant implanté depuis 1875.

Restructurations

Les fermetures de bureaux devraient amputer de quelques pourcents seulement les revenus clientèle de la région, qui pèse environ 15 % du total de la BFI (banque de financement et d’investissement). Elles s’inscrivent dans le plan de recentrage annoncé en décembre en réaction à la crise grecque et à l’accélération de la mise en place des normes de Bâle III. L’Asie, qui compte 1.500 collaborateurs hors courtage, va porter une partie des 1.520 suppressions de postes prévues chez CA CIB (hors courtage). « Il est évident que la fermeture de petits pays et de lignes métier va entraîner un certain nombre d'ajustements, explique Marc-André Poirier. Ce plan pourrait être réalisé à 80 % d'ici à la fin de l'année. »

Dans la BFI de BNP Paribas, « nous avons supprimé 240 postes en novembre dans les financements, la couverture clients, les fonctions supports et un peu dans les activités de marché, annonce Eric Raynaud, responsable Apac du groupe. 190 personnes sont parties et 50 ont été reclassées dans d’autres entités du groupe. Mais ces départs sont inférieurs aux recrutements réalisés en 2011 ». A fin décembre, la division comptait 4.426 salariés dans la région contre 4.211 un an plus tôt. La plus grosse BFI française subit, comme les autres, le recul des marchés, des pertes liées à ses cessions de portefeuilles de crédits et titres souverains, et l’impact de premiers coûts de restructuration (L’Agefi Hebdo du 23 février). Mais elle a su montrer sa résistance, avec un résultat à l’équilibre au dernier trimestre 2011, contrairement à CA CIB et Société Générale (SG) CIB. « Nous allons garder notre réseau de treize pays où nous avons des licences bancaires de plein exercice (sauf aux Philippines) », assure Eric Raynaud, qui ne précise toutefois pas le sort du bureau commercial de Nouvelle-Zélande, où la BFI n’est visiblement plus présente. Mais il estime que « l’effacement des banques hollandaises et belges et la quasi-absence des espagnoles et italiennes confortent notre place aux côtés de Deutsche Bank et de quelques banques britanniques et américaines, même si nous n’avons pas le même réseau de banque commerciale que HSBC, Standard Chartered ou Citi ».

Chez SG CIB, installé dans huit pays avec 1.800 salariés, tous les arbitrages n’ont pas été faits. « Nous sommes encore en train de passer sous revue notre dispositif en Asie pour nous concentrer sur nos principaux clients, locaux et globaux. Nous avons réduit de façon limitée nos effectifs dans la région, explique Hikaru Ogata, responsable Apac de SG CIB. Selon sa maison mère, le chantier d’adaptation n’a réellement commencé qu’aux Etats-Unis. Des réorganisations de lignes métiers sont par ailleurs prévues, sous la houlette du nouveau patron de la BFI, Didier Valet, jusque-là directeur financier du groupe (L’Agefi Hebdo du 26 janvier). D’ores et déjà, « nous nous allégeons dans l’aéronautique, le transport maritime, l’immobilier et les financements par effet de levier », indique Hikaru Ogata.

BNP Paribas a fait de même. « A fin janvier, nous avons quasiment atteint nos objectifs de réduction de portefeuilles de financements via des ventes ou en jouant sur les maturités ou le non-renouvellement de lignes mais nous ne sommes sortis d’aucune activité, affirme Eric Raynaud. Notre portefeuille de 'shipping' (financement du transport maritime, NDLR) avait presque doublé avec l’apport de Fortis (racheté en 2009, NDLR). Nous le ramenons vers un niveau préfusion, mais pas en deçà, pour garder nos liens avec les familles d’armateurs, source importante d’actifs sous gestion pour la banque privée. »

Les réductions de voilure résultent de la baisse brutale des ressources en dollars des banques françaises depuis l’été dernier, sur fonds de défiance des fonds monétaires américaines. « Le modèle BFI à la française vit une profonde mutation en Asie, expose Marc-André Poirier. Elle se caractérise par une diminution sensible du poids relatif des établissements français dans le financement de cette zone dollars (90 % des engagements long terme). Il est probable que l’impact de ce retrait se fasse sentir à court terme sur l’économie asiatique, les banques américaines ne prenant pas le relais et les asiatiques s’avérant encore peu présentes, à l’exception des japonaises dont l’appétit au risque pays demeure toutefois limité. »

Garder le financement transactionnel

Aujourd’hui, « les banques françaises sont prises entres deux forces opposées, souligne Pierre Reboul, associé du cabinet de conseil Roland Berger. D’un côté, elles veulent profiter des perspectives de croissance dans la région, favorables par exemple au financement de grands projets, de l’immobilier… De l’autre, elles ont conscience de la difficulté de pénétration des marchés locaux, des contraintes de capital et de liquidité faute de réseaux de collecte des dépôts, et de l’impérieuse nécessité de réduire la base de coûts ».

Des exceptions existent. Si Natixis se retire des financements structurés en Australie, tout comme SG CIB selon une source proche, CA CIB veut continuer à y financer plusieurs secteurs comme l'immobilier, s’estimant autosuffisant en devise locale. De même, « si CA CIB a pour projet de sortir définitivement des dérivés actions (hors dérivés 'corporate') et des activités de marché de matières premières, nous continuons nos activités de financement transactionnel des matières premières, notamment à Singapour et Hong Kong », fait savoir Marc-André Poirier. SG CIB veut y rester actif mais sélectif, tout comme BNP Paribas. « Nous avons pu débloquer de nouveau des ressources pour le 'trade and commodity finance' en début d’année », se réjouit Eric Raynaud, qui revendique des ressources et encours équilibrés en Asie (mais avec des devises et maturités différentes). Il veut aussi continuer à renforcer sa plate-forme de gestion de flux, pourvoyeuse de liquidités : « Nous n’avons pas réduit les budgets décidés il y a deux ans. Après l’Inde, nous investissons par exemple en Chine. » SG CIB pointe plutôt ses ambitions dans les marchés de capitaux (solutions multiclasses d'actifs, dérivés actions et taux d’intérêt au Japon), même s’ils restent difficiles pour les banques françaises (lire l'entretien).

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