Les banquiers sur le pont pour préparer la revue des bilans

le 13/02/2014 L'AGEFI Hebdo

L’évaluation des 128 banques européennes « significatives » représente un chantier sans précédent par son ampleur et sa difficulté, liée notamment aux délais resserrés.

Siège de la banque centrale européenne. Simon Dawson : Bloomberg

Branle-le-bas de combat général dans les banques. La Banque centrale européenne (BCE) entre dans le vif du sujet de la revue des bilans : elle démarre son analyse sur la qualité de leurs actifs (

asset quality review,AQR), phase cruciale du projet destinée à restaurer la confiance des marchés en montrant que les établissements de crédit sont sains et fiables. L’examen complet doit en effet donner lieu à des résultats qui seront publiés en toute transparence, juste avant l’installation, en novembre prochain, du mécanisme de supervision unique.

En attendant, les travaux battent leur plein depuis l’annonce, en octobre dernier, de la revue complète. La première étape du processus, une évaluation prudentielle des risques, représentait un enjeu limité en France où l’approche du superviseur national s’assimile largement à la méthode retenue par la BCE. Deuxième étape, l’examen de la qualité des actifs représente, lui, une tout autre entreprise. Le projet est entièrement nouveau. Base de la troisième et dernière étape de la revue des bilans – les fameux stress tests dont les résultats diront si les banques doivent ou non augmenter les fonds propres –, son importance est cruciale.

Or passer au peigne fin les actifs des banques pour vérifier les bons niveaux de provisions constitue un véritable défi si l’on veut un exercice irréprochable. La BCE l’a ainsi prévu très détaillé : les portefeuilles étudiés doivent représenter au moins la moitié des risques pondérés, jusqu’à 70 % selon la concentration des risques dans une banque. « Nous regarderons les portefeuilles de prêts et, dans ceux de trading, les actifs de niveau 3 (absence de prix de marché ou de comparatifs). Certains modèles de valorisation seront contrôlés aussi », précise Frédéric Visnovsky, secrétaire général adjoint de l’ACPR (Autorité de contrôle prudentiel et de résolution)

Collecte des données

Pour les banques, la masse des informations à présenter peut se révéler colossale. « Nous allons devoir fournir des informations sur environ un million de lignes de crédit, avec plus de 70 champs à remplir pour chacune, ce qui est massif, mais nous sommes aidés par des spécialistes du ‘big data’ », raconte Lars Machenil, directeur financier de BNP Paribas.

En plus d’être fouillé, l’examen sera particulièrement rigoureux. L’objectif étant précisément d’appliquer une même méthode d’évaluation à toutes les banques, ces dernières doivent se soumettre à des demandes d’information contraignantes : la difficulté principale sera de récupérer les données qui peuvent être dans les bases comptables et de risques, informatiques ou manuelles

Ecueil majeur, l’exercice doit se faire dans un calendrier très court puisque l’ensemble des éléments doivent être entre les mains de la BCE et de l’EBA (European Banking Authority) d’ici à l’été, afin que les stress tests eux-mêmes soient terminés fin octobre. « Les délais très serrés impartis à tous pour cette revue des actifs rendent les choses particulièrement compliquées, analyse Raphaël Jacquemard, associé chez KPMG. Mais il s’agit d’une contrainte inhérente à l’exercice : il faut restaurer la confiance dans les banques, or les fuites d’information et l’anxiété des marchés ne pourraient qu’être favorisées avec le temps. »

De quoi expliquer la forte mobilisation des banques, après plus de cinq ans de nouvelles réglementations… « La démarche est excellente, se réjouit Lars Machenil. Le démarrage des opérations sur la revue des bilans bancaires est tout de même très rapide, l’exercice ressemblant un peu à celui suivi lors d’un rachat, où des ‘data room’ sont organisées pour présenter les informations, avec des ‘due diligence’ pour valider l’exactitude des données rassemblées. »

En ce moment s’achève la première phase, la sélection des portefeuilles que la BCE va revoir en détail, sur la base des risques significatifs qu’ils représentent pour la banque. Elle se fait sur la base de collectes spécifiques de données entamées depuis fin 2013. Ensuite commencera l’exercice de revue des actifs à proprement parler, avec mise à disposition des fichiers et informations par les banques sur chaque crédit. Pourtant, les banques doivent avoir commencé le travail de collecte si elles veulent pouvoir respecter la date limite de reporting, dans six semaines environ. Il est vrai que ce processus est déjà engagé depuis plusieurs mois. « Les banques ont déjà été destinataires de consultations sur les contenus des fichiers à fournir au régulateur sur les portefeuilles examinés. La version définitive leur est donnée ces jours-ci. Elles devront fournir des éléments ligne à ligne, sur les bilans à fin 2013 et fin 2012 », précise Frédéric Visnovsky. Ensuite, viendra l’exécution de l’AQR, l’examen de la qualité des données, avant l’échantillonnage et l’examen des dossiers sur site. Toutes ces étapes viennent d’être juste précisées dans une note de la BCE publiée le 4 février.

Un révélateur

Résultat, « la collecte en cours des informations mobilise les banques à tous les niveaux, assure Gwenhaël Le Boulay, directeur associé du BCG. Des équipes pluridisciplinaires rassemblent des financiers, des équipes risque, des spécialistes métiers et des informaticiens. En outre, les services d’audit et d’inspection sont souvent chargés d’orchestrer les travaux. » Souvent aussi, les banques s’attachent les services de cabinets extérieurs. L’exercice est surtout complexe pour des groupes internationaux avec des systèmes d’informations différents dans leurs filiales. « Les banques découvrent l’ampleur de la tâche en matière de collecte de données, indique Marc Van Caeneghem, associé Financial Services Industry chez Deloitte. L’exercice sera vraisemblablement un révélateur pour nombre d’établissements qui devront revoir leur dispositif d’agrégation et de ‘reporting’ sur les risques, thème sur lequel les banques anglo-saxonnes ont plutôt un temps d’avance. »

Les banques doivent aussi composer avec une connaissance imparfaite de l’approche du superviseur, malgré leur souci de présenter au mieux leurs engagements. Dans l’immédiat, la méthodologie d évaluation n’est pas publiée et les banques n’auront pas connaissance non plus du détail des calculs des échantillons. « Les banques vont essayer, pendant la revue des actifs, d’avoir le plus vite possible des éléments sur la méthode retenue par le superviseur, afin d’en comprendre les biais éventuels, d’anticiper certains éléments qui pourraient les pénaliser et en simuler les effets », précise Marc Van Caeneghem.

Parfois aussi, les inconnues ont trait à aux évaluations elles-mêmes. « Certaines notions sont sujettes à interprétation, comme les actifs de niveau 3 ou celle des collatéraux et les banques ont intérêt à regarder de près ces sujets dès à présent afin de pouvoir étayer au mieux auprès du superviseur, le cas échéant, leurs valorisations », estime Gwenhaël Le Boulay. Notamment, dans la volonté d’harmoniser les notions de crédit « non performant » ou « rééchelonné », le superviseur a introduit des nouvelles règles dont la portée est difficile à apprécier. « La BCE introduit la notion nouvelle de crédit ‘restructuré/renégocié’ (‘forborne’) et une partie de ses analyses se fondera sur cette définition qui n’est ni comptable ni prudentielle, indique Marie-Hélène Sartorius, associée chez PwC. Cette inconnue représente évidemment un sujet de préoccupation pour les banques. »

Equilibre

La BCE met les grands moyens pour mener à bien sa tâche, avec un millier de nouvelles recrues, outre l’appui des régulateurs locaux et de cabinets d’audit, en cours de sélection et en vue de commencer mi-mars des missions dans les banques. Au total, plusieurs dizaines de personnes devraient ainsi se pencher sur chacune des grandes maisons. Un processus d’assurance-qualité est en cours de définition, pour encadrer toutes les phases et leur donner de la cohérence. « La gouvernance du processus est très structurée et approfondie, la BCE voulant s’assurer d’une homogénéité et d’une traçabilité strictes des informations », explique Fabrice Odent, associé responsable du département services financiers de KPMG.

La clé de l’exercice sera en effet l’équilibre entre une revue sans concession et des exigences de provisions qui ne fragilisent pas trop les banques, entre l’harmonisation et la prise en compte des spécificités locales. « L’exercice paraît certes ambitieux et a même pu susciter un certain scepticisme, mais le fait est que la BCE, compte tenu des enjeux pour les banques et l’Europe, n’a pas droit à l’échec », estime Fabrice Odent. Une bonne raison de croire qu’elle met au moins tous les atouts de son côté.

Les banques sous observation

En France, 13 groupes sont concernés, représentant 93 % des actifs du système bancaire français.

- LCH Clearnet S.A.

- Banque PSA Finance

- BNP Paribas

- Caisse de Refinancement de l’Habitat

- Groupe BPCE

- Groupe Crédit Agricole

- Groupe Crédit Mutuel

- HSBC France

- La Banque Postale

- BPI France

- RCI Banque

-  Société de Financement Local

- Société Générale

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