Ces banques qui pèsent sur le « AAA » de la France

le 15/12/2011 L'AGEFI Hebdo

L’engrenage actuel pourrait mettre à mal la résistance des groupes français.

© Garel/REA

Les résultats sont là. Les banques françaises ont globalement mieux réussi les tests de résistance coordonnés par l’Autorité bancaire européenne (ABE) sur les données à fin septembre que sur celles de fin juin, « compte tenu des résultats positifs qu’elles ont continué à dégager au troisième trimestre », souligne l’Autorité de contrôle prudentiel (ACP). Elles devront trouver 7,3 milliards de fonds propres supplémentaires - contre 8,8 milliards auparavant - d’ici au 30 juin prochain (voir le tableau). BNP Paribas, BPCE, Crédit Agricole et Société Générale estiment donc toujours pouvoir atteindre le ratio de solvabilité de 9 % exigé par l’ABE grâce à leur capacité à générer du résultat et à la réduction de la taille de leurs bilans. En Allemagne, où le secteur bancaire doit rassembler 13,1 milliards d’euros, soit plus du double par rapport à l’estimation précédente, les deux principaux établissements tiennent le même discours. Commerzbank, la plus lourdement frappée, persiste à dire qu’elle ne fera « plus jamais » appel à l’Etat. Deutsche Bank, dont les besoins ont presque triplé, estime que ses propres ressources suffisent.

Alors que Standard & Poor’s (S&P) a mis sous surveillance l’Union européenne ainsi que l’essentiel de ses pays membres, « le fait est quand même que le ‘AAA’ français est le seul ‘AAA’ menacé d’une dégradation de deux crans, tout comme les notes des souverains PIIGS (Portugal, Irlande, Italie, Grèce et Espagne, NDLR) et des autres non-’AAA’ (hors Belgique menacée d’une dégradation d’un cran seulement) », souligne Dominique Daridan, responsable de la recherche crédit d’Aurel ETC. S&P considère les banques françaises, majoritairement jugées « systémiques », comme un des trois principaux facteurs qui pèsent sur la note de la France. Christian Noyer, président de l’ACP, a clairement indiqué que « les augmentations de fonds propres se feront sans aide de l’Etat  ». Mais les agences en doutent.

Le soutien de l’Etat en question

Moody’s a dégradé Crédit Agricole, BNP Paribas et Société Générale d’un cran, avec une perspective négative, ramenant leurs notes de long terme au niveau de celles délivrées par S&P ou Fitch Ratings. Et souligne qu’elles intègrent désormais « trois crans de soutien systémique (deux crans précédemment) » : la probabilité d’un soutien de l’Etat « reste très élevée », écrit l’agence. S&P a pour sa part placé BNP Paribas, Société Générale, les groupes BPCE et Crédit Agricole ainsi que certaines de leurs filiales (Bred-Banque Populaire, Crédit Foncier, LCL) sous surveillance négative, ajoutant que l’Etat pourrait « devoir injecter du capital supplémentaire ou envisager des interventions similaires ». Les banques françaises ont certes résisté jusque-là, mais n’ont pas échappé à la détérioration généralisée du second semestre. Et le pire pourrait être à venir. Car « S&P juge que la réduction du déficit français par des mesures quasi exclusivement fiscales est négative pour la croissance de l’économie, que l’agence ne voit pas en hausse de plus de 0,5 % en 2012 », résume Dominique Daridan. D’ailleurs, la Banque de France a annoncé une croissance nulle pour le quatrième trimestre 2011. Quant aux projections de la Banque centrale européenne (BCE), elles laissent entrevoir, au pire, une contraction de 0,4 % de l’activité économique au sein de la zone euro en 2012 et, au mieux, une progression de 1 %. Cela induirait « l’affaiblissement de la qualité des actifs des portefeuilles de titres et de prêts des banques françaises », selon S&P. Moody’s va dans le même sens, rappelant aussi l’impact des expositions aux économies périphériques.

S&P ajoute que la situation conduit le secteur bancaire français à « un accès plus compliqué au financement », un facteur clé. « Nous estimons la dette mondiale des banques françaises à environ 104 % du produit intérieur brut en 2011, dont environ 60 % est à court terme, impliquant des besoins de refinancement externe considérables pour le secteur en 2012 », indique l’agence. Jusqu’à présent, les établissements de l’Hexagone soutiennent qu’ils n’ont pas de difficultés à se financer en euros. Mais Baudouin Prot, devenu président de BNP Paribas après huit ans à la direction générale, a déjà précisé que son groupe n’avait pas recours à la BCE pour ses liquidités, sauf pour des maturités de trois mois ou plus que le marché ne fournit pas. La donne est pire, on le sait, pour les financements en dollars. Les premières mesures prises par les banques françaises portent d’ailleurs sur des activités qui y sont liées et touchent essentiellement leurs banques de financement et d’investissement (BFI). Mais elles vont nécessairement affecter un éventail de métiers plus étendu.

L’ACP attend le détail des mesures destinées à améliorer leur solvabilité d’ici au 13 janvier. A cet égard, le véhicule coté du Crédit Agricole (CASA) devait annoncer son plan le 14 décembre. Société Générale a déjà désigné son pôle de gestion, courtage et services aux investisseurs, ainsi que les services financiers spécialisés comme des leviers de réduction de son bilan. Ne seront prises en compte que les réductions d’actifs pondérés liées à des cessions et « les ventes d’emprunts d’Etat n’allégeront pas le coussin exigé pour juin 2012 », a prévenu l’ABE. La difficulté de vendre des activités dans le temps imparti (lire l’entretien), conjuguée à une moindre capacité à dégager des bénéfices, grevés par le renchérissement du coût du risque, pourrait finalement contraindre les banques françaises à réaliser les levées de fonds auxquelles elles s’opposent encore farouchement.

Refinancements à trois ans

L’enjeu réside dans un credit crunch. Pour l’heure, la Fédération bancaire française (FBF) met en évidence des encours encore croissants. Christian Noyer a aussi affirmé qu’il n’y avait pas de signe de contraction des prêts en France, même si un ralentissement faible était constaté. Les analystes doutent de l’avenir. « Le crédit bancaire sera une source de financement de plus en plus rare pour les entreprises », estime Michael Seewald, directeur de l’analyse sur la notation corporate chez S&P. « Si les banques ne peuvent obtenir de fonds, elles cessent de prêter et cela affecte l’économie. Nous sommes pris dans un cercle vicieux et nous devons essayer de nous en sortir », a reconnu la président de l’ABE, Andrea Enria, qui a toutefois insisté : « Si une banque réduit ses prêts aux petites et moyennes entreprises, cela ne sera pas comptabilisé » dans la mesure de leurs objectifs de solvabilité.

Pour freiner le mouvement, la BCE a décidé d’accorder des refinancements à trois ans, tout en élargissement la palette des actifs pouvant garantir ses prêts. S’ajoutant aux facilités en dollars de la BCE mais aussi de la Réserve fédérale américaine, l’annonce a été reçue comme un point positif par les investisseurs. Goldman Sachs a ainsi relevé sa recommandation sur les banques européennes, de « sous-pondérer » à « neutre » : « Les nouvelles mesures de refinancement adoptées par la BCE et d’autres banques centrales devraient sensiblement aider les banques à compenser la pression du ralentissement économique », explique sa note de recherche. Cela suffira-t-il pour que les banques françaises ne constituent plus un risque pour la note du pays ? Dans l’éventualité d’une dégradation d’un cran de la France, S&P sanctionnerait BPCE, Crédit Agricole et Société Générale dans la même proportion. BNP Paribas ne serait pour sa part dégradée que si la note souveraine chutait de deux crans. Les banques françaises semblent donc bien aspirées dans un cercle vicieux. 

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