Les banques pilotent à vue leur collecte d’épargne

le 11/04/2013 L'AGEFI Hebdo

Réglementation et fiscalité laissent les groupes français sans véritable stratégie.

Présentation du rapport Berger-Lefebvre le 2 avril 2013. Hamilton/REA

Avec 3.600 milliards d'euros dont 1.450 milliards en assurance-vie, la France dispose d'une épargne financière abondante mais trop peu orientée vers le financement de l'investissement. Ce constat des députés Karine Berger et Dominique Lefebvre, les banquiers le partagent. Au-delà, la Fédération bancaire française (FBF) estime que certaines des recommandations de leur rapport sur l’épargne « méritent d'être étudiées plus avant ». Car celles-ci « alimenteront la réflexion du gouvernement dans le cadre de la préparation des prochains textes législatifs, en particulier le projet de loi de Finances pour 2014 », précise le Ministère de l’Economie.

Le rapport publié le 2 avril repose sur deux grands volets pour « financer l'investissement et la compétitivité » (hors épargne salariale et retraite) : la création de nouveaux produits et l’évolution de la fiscalité. Le premier se traduit par un plan d’épargne en actions pour les petites et moyennes entreprises (PEA PME) « à destination des particuliers » mais ouvert aux « agrégateurs institutionnels de l’épargne » et par une assurance-vie Euro-croissance qui ne garantira le capital cumulé qu’à une échéance fixée, comme les contrats en euros diversifiés - avec la possibilité de transformer les contrats en euros tout en préservant l’antériorité fiscale, tel qu’en 2005 pour les produits multisupports. Sur le volet fiscal, l’assurance-vie est touchée par la suppression de l’avantage sur la part dépassant 500.000 euros (sauf pour certains contrats en unités de compte et Euro-croissance) et par l’imposition au barème de l’impôt sur le revenu, sans option forfaitaire, des versements de moins de quatre ans (

lire aussi page 30). Par ailleurs, les avantages fiscaux de l’épargne réglementée sont maintenus, de même que le prélèvement social sur les revenus de l’épargne financière (à 15,5 %) et le projet de doublement du plafond du Livret A.

« Tout est fait pour drainer l’épargne vers les circuits publics », peste un banquier. L’objectif est en effet de réorienter 100 milliards d’euros vers les entreprises d’ici à 2017, dont un quart vers les PME et ETI (taille intermédiaire) « pour accompagner et compléter les initiatives prises par le gouvernement (…) avec la création de la Banque publique d’investissement (BPI) », indique le rapport parlementaire. Pourtant, à l’heure où le produit net bancaire des réseaux français progresse moins vite que leurs charges, que le flux des crédits à l’habitat, produit d’appel historique pour conquérir de nouveaux clients, régresse et que le secteur ne crée désormais plus d’emplois en net, intensifier la collecte de dépôts et d’épargne bilancielle présenterait un avantage réglementaire et pourrait même permettre de renouer avec une dynamique de revenus. « Le relèvement du plafond du Livret A dont les fonds centralisés à la CDC (Caisse des dépôts, NDLR, lire page 20) sortent du bilan des banques est contreproductif pour l'économie française alors que la réglementation de Bâle III impose (aux banques) d'avoir davantage de dépôts pour continuer à faire du crédit à leurs clients », insiste la FBF. Avec ce relèvement de 25 % et le doublement du plafond du LDD, en octobre, les flux de collecte sur ces livrets ont été dopés, pour atteindre 48 milliards d’euros en cumulé au mois de janvier. Dans le même temps, les banques ont subi une décollecte de 16 milliards sur les livrets fiscalisés, comparables en termes de rendement brut et de liquidité (lire l’entretien) ainsi que sur les dépôts à vue (-9 milliards) et, dans une moindre mesure, les dépôts à terme. « Au total, cette réallocation a significativement réduit la collecte d’épargne bilancielle bancaire et creusé, pour les banques, le besoin de ressources longues ou assimilables à des dépôts des ménages », admettent les auteurs du rapport.

Les handicaps des réseaux

Les établissements français ont ainsi dû s’engager dans une amélioration de leur ratio de crédits sur dépôts pour répondre aux exigences de Bâle III, avec un handicap. Le rapport Berger-Lefebvre l’illustre sur plus longue période. La part de l’assurance-vie a progressé de moins de 5 % fin 1977 à plus de 40 % fin 2011 dans le patrimoine financier des ménages au détriment, indique-t-il, des livrets réglementés et fiscalisés, dont la part a été divisée par deux en 30 ans (de 32 % en 1977 à 15 %), des dépôts à vue (de 17 % à 8 %) et des placements monétaires (OPCVM monétaires et comptes à terme) réduits de 16 % à 2 %. Les groupes bancaires ont néanmoins su s’adapter durant cette période en créant leurs propres filiales d’assurance-vie et en développant celles de gestion d’actifs. Peuvent-ils le faire de nouveau ?

Puisque « l’agence a toujours été valorisée dans l’octroi des crédits immobiliers, ces derniers devenant moins nombreux, cela a un impact sur son rôle », remarque Greg Rung, associé en charge de la banque de détail chez Oliver Wyman à Paris. Changer la relation client en l’orientant vers le conseil en placements pourrait ainsi offrir une nouvelle dynamique aux réseaux mis sous pression dans un contexte de désintermédiation. Toutefois, un tel renversement du modèle, fondé non plus sur le crédit mais sur l’épargne, nécessiterait de franchir bien des obstacles qui ne sont pas tous exogènes. « Cela pose une véritable difficulté de pilotage commercial. Les banques, dont l’image est dégradée, communiquent pour certaines sur l’absence de commissionnement par produit. Or, développer telle ou telle catégorie d’épargne entrerait dans la même logique, estime Greg Rung. De plus, si le crédit immobilier touche la grande masse des Français, ce n’est pas le cas de tous les produits d’épargne. Enfin, pour un conseiller en agence, il est bien plus facile de répondre à une demande de crédit que d’aller chercher le client pour lui proposer des placements à court ou long terme. » A ce stade, les banques françaises en sont ainsi réduites à piloter à vue.

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