BANQUES FRANCAISES Menace sur l’emploi

le 24/05/2012 L'AGEFI Hebdo

Alors que des plans de départs sont en cours dans la BFI, les acteurs mettent un coup de frein aux recrutements prévus en 2012.

Sur le parvis de La Défense, à proximité de Société Générale. Le pôle SG CIB prévoit 880 suppressions de postes.

L’inquiétude s’amplifie chez les salariés du secteur bancaire en France. L’objet de leurs craintes : l’emploi, à l’heure où les activités de banques de financement et d’investissement (BFI) au sein des grands groupes ont déjà engagé des ajustements d’effectifs (voir le tableau), dans des conditions parfois particulièrement tendues. Un fait inattendu s’est ainsi produit chez Société Générale où le plan de sauvegarde de l’emploi (PSE) prévoit de supprimer 880 postes en France au sein du pôle SG CIB (corporate and investement banking) : les demandes de départs ont été plus de deux fois supérieures aux réductions prévues. Une situation qui a contraint le groupe (dont la directrice des ressources humaines, Anne-Marion Bouchacourt, en poste depuis 2006, vient d’être remplacée après avoir été nommée responsable Chine) à limiter son plan de départs volontaires, ouvert jusqu’au 1eroctobre prochain. BNP Paribas a aussi mis en place un plan de départs, aux conditions moins attractives que sa concurrente de La Défense, jusqu’au 15 septembre. Sa division CIB veut s’alléger de 373 postes en France. Au 30 avril, 317 demandes de départs ont été exprimées, dont 7 non éligibles au PSE et 6 retirées par les intéressés.

Procédure judiciaire

De son côté, Natixis veut supprimer 127 postes en France par le non-remplacement des départs naturels et des reclassements. Des modalités qui n’ont pas du tout satisfait les syndicats qui ont décidé d’engager une procédure judiciaire. Le comité central d’entreprise de Natixis vient en effet d’assigner en référé la direction de la banque afin de la contraindre à suspendre ses restructurations. Les syndicats considèrent que la procédure d’information-consultation sur le plan de réorganisation est « illicite ». Le Tribunal de grande instance de Paris rendra sa décision le 21 juin. « Il n’est pas question pour le SNB (Syndicat national de la banque et du crédit, NDLR) de parler de PSE. Nous voulons juste un cadre négocié protecteur pour les salariés et l’entreprise », explique Francis Vergnaud, délégué syndical national SNB CFE/CGC chez Natixis.

D’une ampleur moins forte par rapport aux coupes initiées par d’autres grandes banques en Europe, ces réductions d’effectifs pourraient ne pas suffire alors que les incertitudes pèsent sur l’issue de la crise grecque, ainsi que sur les réformes du système bancaire français annoncées par François Hollande durant sa campagne. « De nouvelles suppressions ne sont pas à exclure chez certains acteurs tricolores », mettent en garde Tania Petersen et Marine Lamy, du cabinet de chasse de têtes CTPartners. « Pour le moment, [les banques] ne savent pas exactement où elles vont. C’est pourquoi la première vague de licenciements n’était probablement pas suffisante », estime pour sa part Christophe Nijdam, analyste chez Alphavalue, cité par Reuters. Certains observateurs craignent même un impact sur la banque de détail, où travaillent 70 % des salariés des établissements bancaires. L’éventualité de répercussions dans cette activité est entretenue notamment par l’annonce de 433 suppressions de postes chez le spécialiste du crédit Cofinoga (filiale à parité de BNP Paribas Personal Finance et de Galeries Lafayette), ainsi que par la décision de mise en vente par Barclays de sa banque de détail en France. « Je pense que les réseaux vont eux aussi finir par être touchés. Cela me paraît inévitable », confie l’ancien dirigeant d’un établissement français qui souhaite rester anonyme.

Priorité aux mobilités internes

Ce qui est certain, c’est qu’après avoir beaucoup embauché en 2010 et 2011, les banques françaises mettent cette année un net coup de frein à leurs recrutements dans l’Hexagone, dont une grande part est destinée à leurs réseaux. Ainsi, BNP Paribas veut attirer entre 1.500 et 2.000 salariés en CDI, après 3.200 en 2011, tandis que Société Générale table sur 2.500 CDI contre 4.000 il y a un an. Le groupe Crédit Agricole et BPCE accueilleront quant à eux respectivement 3.500 et 4.800 CDI, après 4.500 et 5.800 l’an dernier. La Banque Postale prévoit, elle, 1.000 CDI, soit autant qu’en 2011 : « Nous sommes une entreprise en développement notamment dans le crédit à la consommation, l’assurance IARD, l’assurance santé, le financement des entreprises... », rappelle Yves Arnaudo, directeur du développement des ressources humaines de La Banque Postale. Dans les autres groupes bancaires, tous ses homologues justifient le ralentissement de leurs embauches par le nouvel environnement réglementaire lié à Bâle III. « Cette réduction s’explique avant tout par le contexte, notamment par les nouvelles réglementations qui impactent les recrutements dans certains métiers de BFI, explique Isabelle Sachot-Moirez, responsable du recrutement du groupe BNP Paribas. Nous avons tendance aujourd’hui à donner la priorité aux mobilités internes lorsque des postes sont à pourvoir. » « Nos prévisions de recrutement sont en baisse en raison de trois facteurs : les embauches ont été importantes l’année passée, des plans d’adaptation ont été mis en place dans certains métiers plus particulièrement impactés par la crise et les nouvelles réglementations, et les mobilités internes sont plus nombreuses », déclare Sophie Serratrice, responsable du recrutement du groupe Crédit Agricole SA. Frédéric Hatsadourian, senior manager et responsable de la division banque de détail de Robert Walters, ajoute un autre facteur : « Les banques doivent toujours rééquilibrer leurs pyramides des âges, mais les professionnels n’osent pas bouger et ce faible turnover pèse sur les embauches. »

Symptomatique de la crise, le recours à l’interne pour combler des besoins en compétences se fait clairement sentir dans les cabinets de recrutement et de chasseurs de têtes qui accompagnent habituellement les banques. « Sur les quatre premiers mois de 2012 par rapport à la même période de 2011, je constate une baisse de 30 % des volumes de postes proposés en banque de détail », affirme Christophe Morfin, manager au cabinet de recrutement Robert Half Financial Services. « Nos volumes d’offres d’emploi en banque de détail sont en recul de 10 % à 15 % par rapport au premier trimestre 2011 », remarque aussi Charles Maitenaz, directeur chez Michael Page International. Les mobilités internes sont d’autant plus utilisées que les métiers concernés par les PSE en cours ne pourront pas recruter pendant un temps. « Même si une personne en interne ne correspond qu’à 50 % à un profil de poste, elle sera tout de même prise, soulignent les chasseuses de têtes de CTPartners. Cela permet à l’employeur d’attendre six à neuf mois, voire un an, avant éventuellement de remplacer ce collaborateur, dans un environnement où les plans sociaux en cours bloquent les recrutements et où il faut remplir des quotas de mobilités. Et avec des bonus en chute, la rémunération pose désormais moins de difficultés pour les mobilités des professionnels des métiers de BFI vers d’autres pôles. »

En ce qui concerne les mobilités externes, c’est-à-dire les recrutements, l’inertie des professionnels actuellement en poste rend les processus d’embauche très complexes à gérer. Dans tous les métiers, le nerf de la guerre est plus que jamais la rémunération. « Les candidats sont frileux et hésitent beaucoup à changer d’employeur, d’autant que les rémunérations sont très stables dans les réseaux bancaires », précise Charles Maitenaz, de Michael Page International. « Avec la crise, les professionnels ont énormément de mal à bouger, d’autant que les banques n’offrent pas toujours des packages de rémunérations élevés, note Odile Couvert, cofondatrice du bureau parisien du cabinet de chasse de têtes Amadeo Executive Search qui intervient sur les métiers de BFI et de banque privée. En général, les gens acceptent de changer d’employeur à partir de 15 %-20 % de hausse de leur rémunération globale. Il y a d’énormes tensions sur les salaires. Je passe beaucoup de temps à négocier les offres, convaincre les employeurs et les candidats et tenter de trouver un compromis sur les packages. » Et comme les discussions sur le salaire n’aboutissent pas toujours, les postulants tentent de plus en plus souvent d’obtenir des aménagements sur leur contrat de travail. « Lorsqu’ils sont ouverts à une mobilité, les candidats prennent beaucoup de précautions. Ils vont par exemple chercher à savoir si la période d’essai peut être supprimée ou raccourcie », témoigne Charles Maitenaz. « Comme la marge de manœuvre est faible sur la rémunération, les candidats négocient les périodes d’essai, le bonus garanti (qui est généralement supérieur aux trois mois de la période d’essai), et le golden parachute qui octroie une prime en cas de départ dans la première année », constate aussi Odile Couvert.

Essor de l’alternance

Point positif qui n’est pas forcément lié à la crise : l’alternance, qui permet d’exercer un métier dans une entreprise tout en bénéficiant parallèlement d’une formation, est de plus en plus privilégiée dans le secteur bancaire. « En 2012, nous allons recruter 1.400 alternants, après 1.100 en 2011, indique Laurence Raison, directrice du recrutement du groupe Société Générale. Depuis plusieurs années, la part de l’alternance dans nos embauches croît de façon régulière, notamment sous l’effet favorable des initiatives des pouvoirs publics visant à soutenir ce type de formation. C’est un moyen de trouver nos futurs collaborateurs. » Les alternants seront 1.450 chez BNP Paribas, qui en avait accueilli 1.400 en 2011 et 1.350 en 2010, tandis que leur nombre devrait rester stable à La Banque Postale qui prévoit d’en recruter un millier cette année. Nombre d’entre eux iront rejoindre les réseaux. « C’est un fort vecteur de recrutement qui comporte beaucoup d’aspects positifs, souligne Isabelle Sachot-Moirez, du groupe BNP Paribas. Il permet d’intégrer un étudiant qui se familiarise avec des techniques et des méthodes de travail et s’accoutume à la culture de l’entreprise. L’alternance est un gage d’intégration et de durabilité. » Pourtant, elle ne débouche pas en majorité sur un CDI. « Depuis quelques années, le nombre de contrats en alternance transformés en CDI est supérieur à 50 %, veut nuancer la responsable de la banque de la rue d’Antin. Tous ne souhaitent pas intégrer l’entreprise, certains poursuivent leurs études et vont en licence, d’autres n’obtiennent pas leur diplôme. » Chez Société Générale et Crédit Agricole, le taux de conversion en CDI dans la banque de détail est d’environ 50 %. Mais ce chiffre n’entame pas la volonté des groupes financiers de continuer à développer cet axe de recrutement avantageux pour eux sur le plan financier. Au contraire puisque, en septembre 2011, une convention a été signée par la Fédération bancaire française visant à renforcer l’engagement pour l’alternance. Une stratégie de recrutement au service de laquelle les acteurs du secteur déploient des trésors d’imagination, notamment sur les réseaux sociaux (lire l’encadré), afin d’attirer ces jeunes. Cette année, le groupe Crédit Agricole espère convaincre 3.000 alternants de le rejoindre, après 2.800 l’an passé. En tant qu’employeurs, les banques françaises garderont donc leurs portes toujours assez ouvertes. Mais pas pour tous les profils de candidats.

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