BANQUES FRANCAISES Le malentendu

le 01/09/2011 L'AGEFI Hebdo

Les marchés veulent des certitudes immédiates. Les banquiers ne les rassurent pas.

Le lien est fait. La « clé du système » réside dans leur financement. Les banques européennes ont un besoin « urgent » de se recapitaliser. Il faut « couper la chaîne de contagion », a tranché Christine Lagarde. Bien sûr, le propos de la directrice générale du Fonds monétaire international vise les établissements qui ont passé de justesse les derniers tests de résistance (stress tests) réalisés par l’Autorité bancaire européenne (EBA) plus que les français. Mais sa netteté a aussi bénéficié à ces derniers, redonnant des couleurs à leur valeur en ouverture de la Bourse de Paris le lundi 29 août. Les banquiers français n’avaient rien réussi de tel à eux seuls. Ils se sont défendus contre les rumeurs et attaques des marchés durant l’été. Mais n’ont pas convaincu et ont donné rendez-vous au troisième trimestre. Entre mi-juillet et fin août, Société Générale a perdu environ 40 % de sa valeur boursière, BNP Paribas et Crédit Agricole SA (CASA) de l’ordre de 30 %. « Lorsque la tendance est baissière, tous ceux qui gèrent des produits de père de famille vendent pour se protéger, souligne Georges Pauget, fondateur du cabinet Economie, Finance et Stratégie. L’aversion au risque a rarement été aussi forte. »

C’est sûr, les banques françaises payent la situation des Etats du sud de la zone euro, sur le marché actions comme sur celui des credit default swaps (CDS). Le montant de la « prime » des CDS bancaires européens, qui mesurent leur risque de crédit, croît et, « phénomène plus préoccupant », estime la recherche de Natixis, « tous les CDS augmentent - rapidement - de concert ». La défiance semble irrationnelle. « La seule situation en Grèce n’est pas suffisante pour envisager un changement de notation des banques françaises », insiste Alain Branchey, directeur senior institutions financières chez Fitch Ratings. Et si la France perdait son « triple A » ? Standard & Poor’s ayant dégradé les Etats-Unis, certains investisseurs l’envisagent, malgré les démentis à date des agences. « Le marché obligataire est aux deux tiers composé de dettes d’Etat jusque-là considérées sans risque. Aujourd’hui, ce qui est la clé de voûte du système se trouve fragilisé, explique Georges Pauget. La corrélation entre dettes souveraines et établissements bancaires est évidente. Les premières servent de ‘collatéraux’ aux seconds : en cas de baisse de la valeur des dettes souveraines, les fonds propres des banques sont impactés, ce qui réduit leur capacité de prêt. » Or « la révision brutale des scénarios économiques pèse automatiquement sur les perspectives d’activité et de profitabilité » des banques, rappelle la recherche d’Aurel BCG. Leur solvabilité est sur la sellette, surtout en perspective des prochains ratios du Comité de Bâle.

Evaluer la juste solvabilité

« La presse américaine est assez critique concernant le niveau de capitalisation des banques françaises parce qu’elle s’attend à ce qu’elles soient totalement conformes aux nouvelles règles Bâle III le jour de leur entrée en vigueur, ce qui ne fait pas partie des attentes en Europe », juge Neil Williamson, analyste crédit et gérant de portefeuille d’Aberdeen AM. Georges Pauget évoque aussi des différences d’approches. D’une part, « les Anglo-Saxons privilégient la vision ‘mark-to-market’ (des valorisations au prix de marché). Dès lors, le ‘banking book’ qui donne une vision à long terme n’a pas leur faveur ». D’autre part, « l’approche par les risques pondérés ne les a jamais convaincus. Les Américains préfèrent se référer aux ratios de levier ». Les cultures comptables et réglementaires divergent. Ainsi, toutes les banques françaises ont appliqué la règle de l’Institut International de la Finance, dépréciant de 21 % les obligations d’Etat grecques éligibles au plan de soutien du 21 juillet. Aujourd’hui, l’Institut international des normes comptables (IASB) estimerait que c’est insuffisant, d’autres ayant, comme Royal Bank of Scotland, préféré s’approcher de la valeur de marché (de l’ordre de -50 %). La suspicion grandit de ce fait envers le traitement de la dette souveraine dont la maturité dépasse 2020. L’approche des derniers tests de résistance, pour lesquels l’EBA a voulu que « toutes les banques évaluent les risques de dette souveraine de la même façon » et communiquent leurs « pertes en cas de défaut », n’a pas davantage rassuré les investisseurs.

« Les ratios de capital des groupes français sont satisfaisants sans plus, admet Alain Branchey, mais les ‘stress tests’ ont montré qu’ils étaient tout à fait suffisants. » Bertrand Michaud, analyste crédit chez Louis Capital Market, précise qu’ils sont ressortis « en dessous de 8 % pour trois françaises, mais un niveau de capitalisation relativement plus faible est historique et s’explique par de moindres risques. » L’incompréhension est profonde. « Dans leur appréhension de la solvabilité des banques françaises, les Américains ne prennent pas en compte certaines différences fondamentales entre les deux marchés, souligne Georges Pauget. Par exemple, le crédit immobilier en France repose sur les revenus des clients et des taux fixes. Par ailleurs, les banques françaises recourent au marché pour se refinancer notamment parce que la structure de l’épargne de notre pays est atypique. Une bonne part de celle-ci va sur les Livrets A ou l’assurance-vie : ces circuits ne concourent pas directement au financement des banques. » Baudouin Prot, directeur général de BNP Paribas, avance les mêmes arguments dans The Economist (20 août) et explique ainsi des ratios de liquidité français qui « semblent plus bas que dans d’autres marchés » selon les futures règles de Bâle. Les banques cherchent toutefois à corriger le tir. Entre la fin juin de 2010 et de 2011, les encours de dépôts ont progressé de 10 % chez Société Générale, de 7,4 % dans les quatre marchés domestiques de BNP Paribas, dont +10,1 % en France, de 5 % dans les caisses régionales du Crédit Agricole et de 8,8 % chez LCL.

Un modèle déstabilisé

Leur financement constituerait un sujet de préoccupation. Cette affirmation court depuis l’étude d’impact publiée par le Comité de Bâle en décembre 2010. Mais Alain Branchey insiste : « Le ‘funding’ des banques françaises n’est pas un problème, même s’il est plus coûteux qu’avant la crise. » Le fait est pourtant que « les indicateurs de tensions sur la liquidité interbancaire sont récemment repassés dans le rouge », relève Natixis. La situation n’est peut-être pas celle de 2008, mais si le coût de la ressource est anormalement élevé, « cela doit en principe se répercuter sur les conditions de crédit ». « A un moment où la conjoncture apparaît plus fragile, il y a de quoi renforcer les craintes des investisseurs », note l’équipe d’Aurel BCG.

Dernière française à publier ses résultats semestriels, CASA a tiré les leçons des précédentes annonces. Elle a détaillé sa structure de financement et mis en avant « la capillarité de son réseau et de ses 25 trésoreries réparties dans le monde (hors France) ». En matière de refinancement long terme, son programme 2011 est réalisé à 90 % dans sa composante marché. « Face à la crise actuelle de liquidité, les refinancements court terme ont été résistants », indique Jean-Paul Chifflet, directeur général de CASA qui dispose « de plus de 120 milliards d’euros de réserves immédiatement disponibles ». Auparavant, Société Générale avait indiqué avoir réalisé 94 % de son programme annuel à moyen-long terme et BNP Paribas la totalité. Mais désormais, c’est la dépendance au dollar qui fait débat. Fitch Ratings a montré que les dix plus grands fonds monétaires américains ont réduit leur exposition aux banques européennes de 9 % en juillet et de 20,4 % depuis mai. Les françaises sont sur le devant de la scène. A fin juin, BNP Paribas apparaissait dans leurs lignes avec 65 milliards de dollars, CASA avec 40 milliards et Société Générale, comme Natixis, avec 35 milliards. CASA insiste toutefois sur un accès au billet vert « largement diversifié sur l’Asie et le Moyen-Orient ». « Si l’on compare avec les autres banques européennes, les françaises sont relativement dépendantes du financement à court terme sur le dollar américain, et les fonds monétaires américains en font partie. Cependant, cela ne constitue qu’une petite partie de leur financement », tempère Neil Williamson. La Réserve fédérale américaine (Fed) s’inquièterait pourtant de la capacité de leurs filiales aux Etats-Unis à maintenir un niveau adéquat de liquidité, selon le Wall Street Journal. Des propos modérés par la Fed elle-même : tous les groupes sont soumis au même traitement. L’utilisation de la facilité de financement en dollars de la BCE a alimenté les inquiétudes : « 500  millions de dollars ? Ce montant correspond plutôt aux besoins d’une petite banque, qu’à ceux d’un grand groupe », tranche Georges Pauget.

Diversification, l’atout majeur

Solvabilité, liquidité : au fond, les polémiques ébranlent le modèle de la banque universelle. « Les établissements américains ont une autre vision sur les sujets de solvabilité notamment parce que leurs banques de financement et d’investissement (BFI) sont plus risquées », avance Bertrand Michaud. « Les banques françaises sont dépendantes des marchés pour leur financement du fait de la structure de l’épargne dans le pays, mais aussi parce qu’elles ont une activité internationale significative à travers leurs BFI, avec des positions sérieuses en dérivés actions pour Société Générale, en ‘fixed income’ pour BNP Paribas et en financement pour BNP Paribas et Crédit Agricole », reconnaît Georges Pauget. « Elles sont diversifiées. C’est ce qui leur a permis de traverser la crise. Ce modèle n’est pas remis en cause », soutient de son côté l’analyste de Louis Capital Market. « La BFI française est mal comprise, avec un amalgame entre financement et investissement, regrette finalement Alain Branchey. Le dollar est important pour les activités de marché, mais aussi pour celles de financement qui font partie du rôle classique d’une banque, et présentent une moindre volatilité que la banque d’investissement. Dans le cas de BNP Paribas, cette dernière représente environ la moitié du résultat opérationnel de la BFI et 20 % du résultat opérationnel total du groupe. Pour Société Générale, les deux tiers des revenus de sa BFI proviennent de la banque d’investissement, mais les résultats ne sont pas détaillés. La BFI représente toutefois environ la moitié du bénéfice opérationnel global. » Ce qui renvoie au problème particulier du groupe dirigé par Frédéric Oudéa qui a indiqué qu’il n’atteindrait pas son objectif 2012. « Société Générale est notée A+, contre AA- pour BNP Paribas et le groupe Crédit Agricole, rappelle l’analyste de Fitch Ratings. Ce cran de différence est en partie lié à l’importance de sa banque d’investissement et au fait que cela entraîne une certaine volatilité de ses résultats. » Société Générale aurait tout à craindre. « Une banque dont le cours a ramené sa valorisation à la moitié de son actif net est théoriquement opéable, relève Georges Pauget. Toutefois, il ne faut pas s’attendre à des opérations structurantes à court terme. » Son PDG y compte bien, pour gagner du temps et prouver le bien-fondé de son plan Ambition SG 2015 : « On ne devrait assister à aucun mouvement avant deux ou trois ans », a déclaré Frédéric Oudéa (Le Journal du Dimanche du 21 août). Il y a peu de chances en effet qu’une banque prenne un risque dans un tel contexte d’incertitude.

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