BANQUES FRANÇAISES - L’emploi sous pression

le 14/02/2013 L'AGEFI Hebdo

Les recrutements cette année ne devraient pas remplacer les massifs départs à la retraite.

BNP Paribas à la Défense. Les recrutements seront divisés par trois par rapport à 2011. Pascal Sittler/REA

En ce début d’année, les salariés du secteur bancaire en France sont anxieux. Recrutements en baisse dans les réseaux, négociations salariales tendues, projet de loi de séparation des activités…, autant d’éléments qui devraient peser sur le quotidien des plus de 370.000 collaborateurs des banques de l’Hexagone, à en croire les résultats du dernier Baromètre de la banque, l’étude trimestrielle réalisée par Michael Page en partenariat avec L’Agefi*. Sondés en janvier dernier, ils sont en effet 61 % (voir le graphique 1) à penser que cet environnement aura des répercussions sur leurs conditions de travail. Par ailleurs, depuis notre premier Baromètre de fin 2009, leur niveau de confiance accuse une chute significative tandis que leur inquiétude, elle, s’accroît de façon très sensible (voir le graphique 2).

Il faut dire que certains indicateurs phares n’incitent pas à l’optimisme. C’est le cas des embauches. Cette année encore, les banques françaises, à l’exception du Crédit Agricole, vont les stabiliser ou les ralentir (

voir le tableau).

Rationalisation

Chez BNP Paribas, elles seront trois fois moins importantes qu’en 2011. « L’ère du développement des réseaux d’agences est finie,analyse Anne-Sophie Luçon, manager exécutif senior au département banque & assurance chez Michael Page. Les banques sont entrées dans une logique de rationalisation et n’ont plus la culture du 'volume' sur leurs embauches. Avec les cabinets de recrutement, elles ont une approche plus chirurgicale : elles ont recours à nous pour des profils d’experts, de techniciens. » A l’Association française des banques, Jean-Claude Guéry, directeur des affaires sociales, se veut rassurant : « Même si les BFI(banques de financement et d’investissement, NDLR) ont connu des turbulences l’année dernière, il n’y a pas eu en France d’effondrement des recrutements dans le secteur bancaire. En 2011, le secteur a été créateur net d’emplois. Il est difficile de dire si cela a aussi été le cas en 2012, nous verrons lorsque nous aurons toutes les données provenant des banques. » D’ici à 2015, les établissements devront toujours faire face à des départs à la retraite, mais les partants ne seront pas forcément remplacés. « Cette année, des départs massifs sont prévus, indique ainsi Isabelle Sachot-Moirez, responsable du recrutement du groupe BNP Paribas.Dans tous les métiers, nous nous posons toujours la question de savoir s’il faut remplacer chaque départ. » Pour l’heure, les professionnels du recrutement, auxquels les DRH du monde bancaire confient moins de missions, s’attendent à une période délicate. « Au cours de l’été 2012, nous avons senti un coup d’arrêt très net, et en ce début d’année, nos clients ont peu de visibilité, les plus optimistes évoquent une reprise en 2013, d'autres nous parlent de 2014 », raconte Anne-Sophie Luçon. Chez Robert Walters, Frédéric Hatsadourian, senior manager de la division banque & assurance de Robert Walters, évoque « un recul de 20 % à 25 % des embauches dans les réseaux (fonctions commerciales et supports). Les fonctions liées à la réglementation (risques, conformité…) résistent un peu mais, dans l’ensemble, le marché est assez peu dynamique. Le turnover est faible car les personnes ne bougent pas beaucoup ».

Réduction des agences

Cette situation n’est pas seulement un effet de la mauvaise conjoncture économique. En effet, les banques reconsidèrent actuellement le fonctionnement de leurs réseaux d’agences alors que d’autres canaux ont bouleversé la relation avec leur clientèle. « Elles font face aux changements de comportement de leurs clients qui sont devenus très autonomes grâce à internet et ne fréquentent plus beaucoup les agences, explique Thierry Mageux, business development director chez Robert Half Financial Services. L’objectif est désormais de rationaliser les points de vente. D’ailleurs, on entend actuellement des rumeurs qui font état de réductions à venir des agences dans certains grands établissements. » Ce sujet très sensible mobilise déjà les syndicats. « Nous savons très bien que tous les acteurs étudient de nouveaux modèles pour leur maillage et leur présence physique, déclare Régis Dos Santos, président national du SNB/CFE-CGC. Si leur souhait est de revenir rapidement à une rentabilité accrue, nous craignons des plans sociaux, notamment dans les petites agences de proximité. » Dans les autres métiers comme la BFI qui a été très touchée par la crise, les recrutements s’effectuent au compte-gouttes sur la place parisienne. « Dans la banque d’investissement, ils sont rares et concernent certains postes pointus », constate Thierry Mageux. « Traditionnellement, le premier trimestre constitue la période des évaluations et de versement de bonus éventuels, les mouvements sont donc limités avant le début du deuxième trimestre », souligne Amaury La Clavière, manager à la division banque d'investissement chez Robert Walters. Cependant, après les plans de départs dans les BFI françaises, certaines boutiques d’asset management, de fusions-acquisitions et les fonds de capital-investissement espèrent pouvoir recruter de beaux profils expérimentés. « Les boutiques sont aujourd’hui très attirées par les candidats ayant acquis une expérience confirmée de banquier tant en France qu’à l’étranger », selon Amaury La Clavière. En gestion d’actifs, le marché est aussi plutôt atone. « En France, l’année 2012, surtout au second semestre, a été très tourmentée dans les métiers de la gestion d’actifs et de la banque privée, témoigne Jérôme Courville, directeur du cabinet de chasse de têtes Norman Alex à Paris. Les marchés actions s’améliorent un peu depuis quelques mois mais on revient de loin et les recrutements restent toujours assez exceptionnels et opportunistes. »

Mobilités internes

En attendant la reprise, toutes les DRH se focalisent sur les mobilités internes. « Dans le contexte actuel, c’est notre priorité : près de 20 % des collaborateurs changent de poste chaque année, précise Isabelle Sachot-Moirez. Le recrutement externe est vraiment réalisé en tout dernier recours, si nous n’avons pas pu trouver de profil correspondant en interne. » La stratégie est la même chez Société Générale : « Notre objectif est de préserver l’emploi pour nos collaborateurs. Lorsqu’un poste est à pourvoir, nous recourons avant tout à la mobilité interne et nous allons chercher à l’extérieur les profils que nous n’avons pas : des jeunes diplômés (qui nous permettent de faire face à notre pyramide des âges en banque de détail) et des profils d’experts », indique Laurence Raison, directrice du recrutement du groupe. Pour actionner ces mouvements au sein d’entreprises où travaillent des milliers de salariés dans des métiers très divers, des dispositifs spéciaux sont mis en place. « Depuis l’année dernière, nous avons lancé des 'ateliers-CV' pour nos collaborateurs : ils prennent rendez-vous avec nos équipes de recruteurs pour travailler avec eux sur leur CV, la préparation de leur entretien…, détaille Isabelle Sachot-Moirez. Il y a des sessions collectives et individuelles. On sent qu’il y a un vrai besoin car tous nos ateliers ont été remplis. » Pour favoriser la transversalité des parcours entre ses filiales, BPCE vient pour sa part de lancer « Jump » (« j’ai une mobilité personnalisée »), un référentiel de 110 emplois-repères communs à toutes ses entités (Banques Populaires, Caisses d’Epargne, Natixis…), à destination de ses collaborateurs.

Il y a un autre levier sur lequel les banques s’appuient de plus en plus pour leurs stratégies de recrutement : l’alternance, très prisée dans la banque de détail. En 2013, le secteur bancaire devrait ainsi accueillir autant de jeunes alternants que l’an passé. Ces profils juniors seront 1.550 chez BNP Paribas, 1.400 chez Société Générale et 3.000 au Crédit Agricole. Outre ses avantages financiers et fiscaux, ce dispositif a d’autant plus d’intérêt que ces formations sont montées en gamme et peuvent donc irriguer davantage de métiers. « Les filières spécialisées, que nous avons développées depuis plusieurs années avec des universités et des centres de formation en alternance, forment les étudiants à nos métiers avec plusieurs niveaux de diplômes, du BTS au master 2, confirme Caroline Cohen-Vilain, responsable du recrutement chez LCL. Ces filières sont des viviers de recrutement. » « Le niveau de formation des alternants s’est accru. De plus en plus de masters proposent ce système, il ne concerne plus uniquement les BTS », note aussi Julien Defrance, responsable recrutement et partenariats écoles chez BPCE, qui compte 2.000 de ces jeunes. Un bémol toutefois pour ces derniers : l’emploi ne sera pas forcément à la clé à l’issue de leur apprentissage. En effet, peu d’entreprises indiquent le taux de transformation de leurs contrats en alternance en contrats à durée indéterminée (CDI). Chez Société Générale, Laurence Raison précise qu’« environ une alternance sur deux est transformée en CDI dans la banque de détail ». A défaut d’une conjoncture meilleure, les employeurs bancaires resteront frileux en 2013.

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