Banques françaises - Alerte sur l'emploi

le 29/09/2011 L'AGEFI Hebdo

Crise de la dette, perspectives de récession, Bâle III, des réductions de postes en BFI se profilent.

Banques françaises - Alerte sur l'emploi

Au moins 30.000 suppressions de postes chez HSBC et Bank of America, 15.000 chez Lloyds Banking Group... Alors que les grands groupes européens et américains multiplient les annonces de coupes claires depuis cet été (voir la carte ci-dessus), les banques françaises commencent tout juste à lever le voile sur leurs plans pour faire face à la crise des dettes souveraines, au risque de récession… et à la dégringolade de leurs cours de Bourse. « Nous sommes à la croisée des chemins. Les banques ont commencé à communiquer sur leurs nouveaux objectifs, en prenant en compte les impacts de Bâle III - sur lesquels elles planchent depuis plus d’un an -, et les conséquences de la crise des marchés, mais toutes ne dévoilent pas encore la manière dont elles les atteindront, estime Cécile André, associée du cabinet de conseil Roland Berger. Les annonces de suppressions de postes massives, comme chez Bank of America, resteront sans doute une exception anglo-saxonne et celles qui seront faites devraient s’étaler sur les six à douze mois qui viennent. »

Le comité central d’entreprise de BNP Paribas, le 21 septembre, a donné le ton. « Le mot a été lâché : des plans de départs volontaires sont envisagés dans les financements structurés, rapporte Joël Debeausse, délégué syndical national adjoint SNB-CFE/CGC de la banque de la rue d’Antin. Ces mesures devraient concerner l’Amérique latine, New York, Londres, la Suisse, l’Asie (Tokyo dans une moindre mesure) et Paris où cette activité emploie 600 personnes environ. » A l’échelle mondiale, les financements structurés regroupent plus de 2.000 des 20.000 salariés de la banque de financement et d’investissement (BFI) de BNP Paribas. Selon un récent communiqué du groupe, cette ligne-métier regroupe à la fois le financement d’énergie et de matières premières, d’actifs (aviation, maritime, immobilier), de projets, d’acquisitions corporate, mais aussi le trade finance (financement de transactions), les crédits export et, par effet de levier, le cash management (trésorerie) et la syndication de prêts. Des activités pour la plupart affectées par un accès plus restreint aux ressources en dollars et menacées par les futurs ratios de liquidité de Bâle III (L’Agefi Hebdo du 28 avril). Difficile de savoir quelle sera l’ampleur des coupes, mais la banque a déjà commencé à réduire la voilure au premier semestre, notamment en matière de financement de projets. Dans ce domaine, elle se hissait jusqu’alors aux premiers rangs mondiaux comme ses compatriotes Société Générale et Crédit Agricole, qui restaient mieux placées à fin juin.

Réduction des BFI

Le revirement de BNP Paribas s’inscrit dans son plan de réduire son bilan de 10 % d’ici à fin 2012 pour atteindre un ratio de fonds propres Tier one de 9 %. « Une adaptation et un ‘deleveraging’ (réduction du bilan, NDLR) » sont prévus en BFI, mais « Baudouin Prot (directeur général du groupe, NDLR) nous a indiqué que BNP Paribas était resté très sage dans ses recrutements en BFI en 2010 et 2011, rapporte Joël Debeausse, donc que nous pouvons appréhender plus sereinement le choc actuel, contrairement aux banques qui ont annoncé des plans de licenciements récemment ». Si l’état-major a réaffirmé aux représentants du personnel « son attachement au pacte social », le SNB relève que les ressources humaines de la BFI ont demandé à plusieurs collaborateurs de leur transmettre leur CV.

Dans les BFI, « il n’y a aucun accroissement des effectifs actuellement. Seulement une gestion des remplacements, loin d’être systématique, observe Denis Marcadet, président du cabinet de chasse de têtes Vendôme Associés. A Paris, dès fin mai 2011, on a enregistré la suspension, parfois même le gel de missions de recrutement tant dans les banques françaises qu’étrangères. Cela résulte d’un premier semestre en retrait des objectifs et de l’incertitude qui s’installe ». « Début 2011, nos clients se laissaient davantage aller, confirme Tania Petersen, principal au cabinet CTPartners. Ils étaient plus opportunistes après avoir attendu pour mener certains recrutements. A partir de juin, ils ont commencé à être plus pessimistes dans le sillage de la crise grecque et ont annulé cet été 10 % de leurs mandats. » « J’ai noté la rupture dès la fin du premier trimestre, livre pour sa part Philippe Weber, directeur associé chez Korn Ferry Whitehead Man, lors d’une conférence organisée le 22 septembre par le cabinet Oasys sur « le recrutement d’après-crise dans le secteur bancaire ». Il n’y a pas de grands projets aujourd’hui. Parler d’une tendance est difficile. » Les embauches marquent de façon générale un net coup d’arrêt dans nombre de BFI françaises et étrangères, et les rares mouvements prennent plus de temps (cinq mois environ contre trois mois habituellement pour un cadre senior).

Chez Société Générale dont l’action s’est effondrée de près de 60 % au cours des trois derniers mois, le climat social est évidemment dégradé. Au sein de la BFI (Société Générale Corporate & Investment Banking- SG CIB) qui employait 13.313 personnes dont 6.593 en France fin 2010, une cinquantaine de licenciements récents ont provoqué la colère des syndicats qui redoutent « des plans sociaux déguisés », selon un syndicaliste qui préfère rester anonyme. « Dans le cadre d’un plan nommé ‘Roméo’, nous observons actuellement de nombreux départs pour insuffisance professionnelle, dit-il. Cela concerne surtout des fonctions supports et des salariés qui n’ont que quatre ou cinq années d’ancienneté. Nous avons alerté l’inspection du travail. » Pour abaisser sa base de coûts en BFI de 5 % d’ici à 2015, le groupe a lui aussi prévu de diminuer ses activités exposées au dollar et affectées par Bâle III : financement d’avions, du transport maritime et de l’immobilier commercial.

Reclassements internes

Si 2.000 postes seront supprimés en Russie, où une fusion des entités de banque de détail sous la marque Rosbank est en cours, aucun chiffre n’a été rendu public sur d’autres réductions d’effectifs à l’étranger et en France chez SG CIB, mais des « reclassements » ont été évoqués par Frédéric Oudéa, PDG du groupe, lors de son intervention le 21 septembre au comité central d’entreprise. « Si certains métiers font l’objet de restructurations, les reclassements internes seront privilégiés à toute autre solution, atteste Anne-Marion Bouchacourt, directeur des ressources humaines (DRH) du groupe Société Générale. Depuis cet été, je me suis assurée que les organisations syndicales reçoivent exactement les mêmes informations que les cadres dirigeants du groupe. Actuellement, une des principales priorités de la direction est d’informer régulièrement nos 1.000 ambassadeurs (cadres dirigeants, NDLR) sur la situation du groupe, et de faire en sorte que ces informations redescendent aussi auprès de l’ensemble de nos collaborateurs. »

La situation semble moins tendue chez Natixis et Crédit Agricole Corporate and Investment Bank (CA CIB) qui avaient déjà réduit drastiquement leurs activités après leurs lourdes pertes de 2008. Ainsi, du côté de Natixis, les embauches ne sont pas gelées. « Il va de soi que nous adapterons nos plans de recrutement à l’évolution de la situation économique et financière à court et moyen terme mais notre cap stratégique reste inchangé, soutient Alain Delouis, DRH de Natixis. Nous sommes très mobilisés par la gestion de la situation sur les marchés qui se traduira nécessairement par des évolutions du ‘business model’ des banques, notamment en Europe avec un accroissement de la part des émissions obligataires dans le financement des entreprises. » « La direction nous a assuré qu’il n’y aurait pas d’arrêt des recrutements et les arrivées ont été plus nombreuses en août que les départs », confirme Francis Vergnaud, délégué syndical SNB CFE/CGC. Pour autant, comme chez Crédit Agricole CIB, certains salariés, lassés des réorganisations successives ou inquiets de l’avenir de leur banque, ne verraient pas d’un mauvais œil un plan de départs volontaires qui leur permettrait de partir avec des indemnités. « On sent bien qu’il y a un malaise, poursuit le syndicaliste. 883 demandes de mobilité interne ont été formulées au deuxième trimestre dans le périmètre de Natixis SA, dont 370 en BFI (sur 3.051 collaborateurs) et 99 dans les services financiers spécialisés (sur 392) ». Reste à savoir si, dans le contexte actuel, la banque concrétisera ses ambitions, telles que la poursuite du renforcement de ses équipes de marchés de capitaux en Asie et de son coverage (couverture clients).

Globalement, pour certains métiers, l’orientation reste imprécise. « En fusions-acquisitions, des banques françaises et étrangères basées à Paris se sont déjà séparées sporadiquement de banquiers assez expérimentés dédiés à l’exécution des opérations, mais il y aura sans doute dans les mois qui viennent des recrutements de spécialistes du conseil aux institutions financières, aux Etats et en restructuration de dette », estime Muriel Moreau, director chez CTPartners. Dans les marchés de capitaux, « certains plans de recrutements sont actuellement révisés à la baisse à Paris comme à Londres, indique Tania Petersen. Il n’y pas de différences majeures entre les deux places. Dans les produits vanille, la demande est dictée par les volumes d’activité, alors que sur les dérivés actions complexes, certains clients nous demandent des études de marché en prévision d’une reprise éventuelle. »

Dans les réseaux aussi

Dans les groupes français, « les services financiers spécialisés (crédit à la consommation notamment) et les fonctions supports (systèmes d’information, ressources humaines, etc.) seront également particulièrement touchés, prédit Cécile André. Dans les fonctions supports et les back-offices en particulier, les couches d’encadrement intermédiaire devraient continuer à fondre, avec par exemple la suppression de postes d’adjoints. Les délocalisations en Inde, en Europe de l’Est ou en Afrique du Nord devraient aussi continuer, entraînant une perte d’emplois et de compétences dans l’Hexagonee ».

En revanche, sur le plan des recrutements, la banque de détail en France devrait maintenir la cadence afin de rééquilibrer sa pyramide des âges et faire face au turnover de ses effectifs. Ainsi, chez BNP Paribas qui aura accueilli 4.000 collaborateurs en CDI cette année (autant que Société Générale), un porte-parole précise : « Nous poursuivrons le recrutement en 2012 sur les mêmes bases qu’en 2011, en termes de postes et de volume. » « Les effets du ralentissement économique sur les comptes devraient se faire sentir en fin d’année et en 2012 mais aucune réduction de voilure n’est prévue », poursuit le délégué SNB. En revanche, un plan d’économies de 200 millions d’euros par an jusqu’en 2014 a été annoncé dans le réseau belge, dans la continuité de l’intégration de Fortis. Quelque 70 millions proviendront d’une limitation de la hausse des charges salariales contre une garantie d’emploi jusqu’en 2016. BNP Paribas va aussi fermer ses agences russes car son enseigne locale, qui emploie 600 personnes, n’a pas atteint la taille critique. Dans les métiers spécialisés, qui ne bénéficient pas de dépôts de la clientèle, le groupe avait déjà annoncé avant l’été 120 destructions d’emplois et une vingtaine de modifications de postes chez BNP Paribas Leasing Solutions (crédit-bail), ainsi que 244 suppressions chez Cetelem Immo et PF Immo, deux enseignes de crédit hypothécaire dont la moitié des agences vont disparaître.

Alors que la saison des négociations annuelles obligatoires sur les salaires s’ouvre dans une ambiance électrique au sein des établissements français, la situation présente ne présage rien de positif sur le front des rémunérations et des primes variables, tous métiers confondus. « Les perspectives de revalorisations salariales devraient être limitées », juge une chasseuse de têtes, tandis qu’un autre confie que « la chute des cours de Bourse des banques françaises pourrait servir d’argument pour réduire sévèrement les bonus versés l’an prochain dans les métiers de BFI ».

A lire aussi