Banques françaises - A l’assaut du ROE

le 23/01/2014 L'AGEFI Hebdo

Le « return on equity » constitue toujours un indicateur fort des ambitions post-crise des banques.

Les résultats annuels des banques françaises et l’annonce de leurs ambitions à moyen terme devraient offrir une place de choix au rendement du capital investi (return on equity, ROE). Jean-Laurent Bonnafé, directeur général de BNP Paribas, a indiqué qu’il le dévoilerait avec son plan stratégique soit le 13 février, jour des résultats annuels du groupe, soit en mars lors d’une présentation investisseurs. De son côté, Société Générale s’est déjà donné l’objectif de dégager un ROE de 10 % à fin 2015, avec une banque de financement et d’investissement (BFI) qui dégagerait de 13 % à 15%. Tandis que BPCE ne fournit son objectif en la matière que pour sa filiale cotée Natixis, il faudra attendre le 20 mars pour connaître la position de Crédit Agricole SA.

Outil majeur de pilotage

Si la volonté de maximiser ce ratio peut être critiquée, le rapport entre résultats et fonds propres reste un outil majeur de pilotage des banques. Ainsi, pour répondre aux objectifs fixés par sa maison mère à fin 2012, Crédit Agricole Consumer Finance (crédit à la consommation) a mis fin à ses partenariats dont le ROE était inférieur à 15 %. Ce ratio peut aussi être déterminant pour les rémunérations. Ses piètres niveaux post-crise ont d’ailleurs poussé certains groupes à l’écarter. Ainsi, Société Générale conditionne désormais son « plan d’attribution d’actions gratuites pour tous », lancé en novembre 2010, à son résultat net part de groupe. L’assemblée générale a donné son feu vert en mai 2012 au conseil d’administration : « Le niveau d’exigence de cette condition qui [portait] sur un ROE de 10 % pour l’exercice 2012 n’était plus pertinent », a constaté ce dernier.

Le rendement du capital investi conserve ainsi toute sa pertinence pour déceler les options stratégiques des établissements. « Les ROE publiés par les banques permettent de comprendre leurs choix d’allouer des ressources à certaines activités plutôt qu'à d’autres, indique Thierry Grunspan, analyste banques chez Standard & Poor’s. Ainsi, les allocations aux activités de banque d’investissement ont été réduites avec Bâle 2,5, puis avec Bâle 3 pour favoriser la banque de détail et 'corporate'. » Les groupes bancaires français ont tous revu leur périmètre, donc leurs risques, et par voie de conséquence le capital mis en regard alors que son coût et les exigences liées ont évolué (L’Agefi Hebdo du 12 septembre 2013). Dans ce contexte, Roland Berger évalue entre 9 % et 11 % le ROE moyen des banques françaises en 2015. Or, la baisse de ROE n’est pas forcément aussi négative qu’elle paraît. « A l’avenir, le ROE va baisser du fait des exigences de capitaux propres supplémentaires faites aux banques. Mais comme les banques seront ainsi moins risquées, il reste de la place pour de la création de valeur », prévoit Christophe Nijdam, analyste bancaire chez Alpha Value.

Niveau de risque

Les déconvenues des investisseurs depuis la crise financière ont d’ailleurs été liées non pas tant aux ROE trop élevés qu’au coût des capitaux propres. Le marché n’a pas intégré le niveau de risque que les banques devaient prendre pour parvenir à générer des rentabilités de plus de 15 %. L’indicateur s’est retrouvé fortement critiqué, ayant contribué à induire les investisseurs en erreur. « Le ROE des banques est loin de représenter une mesure de performance satisfaisante, énonce Christophe Nijdam. Il peut être augmenté avec le renfort de l’effet de levier, ce qui constitue un artifice comptable puisque la rentabilité économique, elle, ne varie pas dans ce cas. En revanche, le risque augmente bien, ce que n’intègre pas le ROE ».

La faiblesse du ratio sur ce point ne fait toutefois pas consensus. « Il n’y a certes pas de lien direct ni immédiat entre le ROE et le ratio de levier mais comme le premier se fabrique à partir du résultat final, le recours à l’endettement a un impact sur lui, indique Christian Jimenez, président de Diamant Bleu Gestion. Par ailleurs, un excès de levier suscitant des problèmes avec un temps de retard, mieux vaut observer l’évolution de la performance et le ROE en tendance. » Pour éviter les dérives les plus fortes en termes d’endettement, les régulateurs ont prévu un ratio de levier, signe que le ROE constitue une référence, mais a besoin d’être complété par d’autres étalons.

Autre difficulté, comme il ne s’agit pas d’un indicateur normé, les comparaisons entre banques sur la base du ROE doivent veiller à suivre une définition claire et cohérente. Les explications sur leurs calculs auxquelles les banques sont tenues autorisent ainsi les rapprochements.

Recours au ROTE

« Il y a plusieurs façons de calculer le ROE, l’important est que la méthode soit explicitée et cohérente d’une année sur l’autre, expose Raphaël Jacquemard, associé KPMG Transaction Services. Le calcul peut avoir pour base les fonds propres comptables ou les fonds propres prudentiels, où l’on déduit en particulier les incorporels. Autre point d’attention, les titres subordonnés (TSS et TSDI) sont en général retraités dans le calcul du ROE et il convient de s’assurer que ce retraitement est opéré pour l’ensemble des établissements analysés. Le résultat net représente aussi un agrégat à examiner, des éléments non récurrents comme des 'impairments' [dépréciations, NDLR] du 'goodwill' et des plus-values de cession d’actifs pouvant être retraités. » (lire le graphique). De fait, les banques ont plus souvent recours, désormais, au ROTE (return on tangible equity), qui prend en compte les fonds propres retraités des survaleurs (goodwills).

Certaines analyses vont plus loin dans l’appréciation critique du ratio, revoyant le calcul des fond propres réglementaires à son dénominateur. « Considérer les actifs pondérés (ou RWA, 'risk weighted assets') permet de définir les fonds propres exigibles mais l’utilisation des modèles internes crée de la distorsion pour le calcul des RWA », explique Emmanuel Dooseman, associé chez Mazars. Le cabinet complète le ROE avec d’autres indicateurs comme l’actif pondéré rapporté au bilan. De même, Standard & Poor’s a élaboré son propre modèle pour obtenir un coût des fonds propres qui reflète les risques, le RAC ou risk adjusted capital. « En banque d’investissement, notre méthode RAC, mise au point depuis 2009, aboutissait à des exigences pour les activités sur les marchés des capitaux trois à quatre fois plus élevées que les fonds propres réglementaires, rappelle Thierry Grunspan. La différence est moindre à présent mais nous continuons à avoir des exigences plus grandes, l’écart étant de 1 à 1,5. »

Le renforcement des règles de supervision depuis la crise rend toutefois moins indispensables des analyses aussi poussées des fonds propres. « En Europe, la définition du capital et la méthodologie de calcul des risques moyens pondérés – les deux éléments susceptibles de faire varier significativement le ROE de deux banques comparables – sont homogènes, estime David Benamou, managing director chez Axiom Alternative Investments. En outre, l'examen des actifs (AQR) prévue par la supervision unique devrait gommer les dernières différences de traitement sur les crédits non performants et la valorisation des actifs sans données observables…

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