BANQUES EUROPEENNES Vers un nouvel ordre

le 21/07/2011 L'AGEFI Hebdo

Plus que les « stress tests », la conjoncture dévoile les forces et faiblesses de chacune.

La réalité dépasse la fiction. Faute d’accord sur un nouveau plan d’aide à la Grèce, la crainte d’une contagion de la crise à toute la zone euro s’est exacerbée au moment où étaient attendus les tests de résistance (stress tests) des banques. Le système s’est grippé. Or aucun scénario de l’Autorité bancaire européenne (EBA) n’a exploré une telle situation. Destinés à rassurer sur la solidité de 90 établissements européens, après l’échec de 2010 (L’Agefi Hebdo du 2 septembre 2010), ces tests ne font toujours pas l’unanimité : « Le scénario ‘stressé’ n’est pas suffisamment défavorable pour que les résultats aient une véritable valeur », juge Frederik Nerbrand, directeur allocation d’actifs mondiale chez HSBC. Ils fournissent pourtant les expositions à la dette souveraine par nature de portefeuille, maturité et pays. Et si le défaut n’est pas envisagé, une dégradation de quatre crans sur les dettes de la Grèce, de l’Irlande et du Portugal par rapport à la note aujourd’hui accordée par les agences, et de deux crans sur les autres - en dehors de celles notées triple A - constitue une hypothèse « sévère, mais plausible », plaide une source proche du régulateur.

Par ailleurs, les stress tests ne préjugent pas de la situation sous Bâle III alors que la directive européenne CRD 4 (Capital requirement directive) intégrant les éléments du Comité de supervision internationale doit prendre forme pour la rentrée. Néanmoins, ils requièrent un Core Tier one (capital et réserves, hors titres hybrides) de 5 % pour affronter une récession de deux ans, lorsque le Comité de Bâle va passer ce ratio à 4,5 % en 2013 et ne prévoit la mise en place d’un « matelas de précaution » de 2,5 %, en actions ordinaires, qu’entre 2016 et 2019. « Les ‘stress tests’ ne sont pas parfaits, souvent travaillés ‘à dire d’expert’ faute d’avoir plus de sept ans d’historique à traiter, mais leur publication est importante, estime Thomas Rocafull, directeur des services financiers de Sia Conseil. Ils ont notamment le mérite de soumettre tous les établissements aux mêmes critères. »

Des efforts déjà consentis

En moyenne, le pire scénario porte les 90 banques à un ratio Core Tier one de 7,8 % en 2012, mais avec de fortes disparités - 5,7 % pour les chypriotes et portugaises - et des situations différentes. Ainsi, 159 milliards de capitaux publics représentent aujourd’hui 14 % du Core Tier one global des établissements testés. Cela explique que les irlandaises disposent d’un ratio de 9,8 % sous stress (contre 6,2 % en 2010), lorsque les françaises sont à 7,5 % (contre 8,4 %). Le même trompe-l’œil apparaît pour les banques nationalisées dans d’autres pays. Par ailleurs, le ratio des établissements italiens et espagnols ne baisserait que de 0,1 point, à 7,3 %, contre 1,1 point en moyenne (à 7,7 %) parce que l’EBA a pris en compte les levées de capitaux réalisées entre janvier et avril, soit 60 milliards d’euros. « Dans le cas contraire, vingt banques auraient été sous le seuil des 5 % », révèle la source proche du régulateur. Les françaises affichent, elles, un Core Tier one en baisse de 1 point pour BPCE à 1,7 point si l’on inclut Dexia, voire en hausse de 0,3 point pour le groupe Crédit Agricole, à 8,5 % ! En dehors de la landesbank Helaba, tous les groupes ont joué le jeu, acceptant des allers-retours avec le régulateur pour justifier ou ajuster les informations.

Finalement, seules huit banques (cinq espagnoles, deux grecques et une autrichienne) ont échoué : les « usual suspects », raille Christophe Nijdam, analyste chez AlphaValue. Elles devront donc se renforcer sans délai, selon la recommandation de l’EBA. Mais il ne s’agit que de 2,5 milliards d’euros à lever : pas de quoi « restaurer la confiance », tranche Michael Symonds, analyste crédit chez Daiwa Capital Markets. Quant aux seize autres banques qui se situent dans une fourchette de 5 % à 6 % en 2012 (voir le tableau page 9), le marché les poussera à agir, en perspective de Bâle III. Depuis 2008 déjà, les émissions d’actions ordinaires se sont élevées à 181 milliards d’euros (y compris les participations d’Etat) pour les quinze banques étudiées par KPMG (voir les graphiques). Quant au résultat net global, il a contribué à renforcer leurs fonds propres de 86 milliards, avec un niveau de dividendes 2009 et 2010 divisé par deux par rapport à celui de 2008. Ainsi, un tiers des banques étudiées prétendent répondre dès 2013 aux attentes de Bâle III.

Un nouvel ordre bancaire européen se profile déjà. Les résultats semestriels devraient le conforter. Ceux arrêtés après le 30 juin sont en revanche plus difficiles à pronostiquer avant un accord sur la Grèce. Le discours de prudence des banquiers fin 2010 et leur application dans les politiques de provisionnement prennent toute leur mesure. De même que leur gestion des liquidités. Car la structure du refinancement devient elle aussi essentielle. Pour répondre aux exigences du régulateur, la plupart des banques ont amélioré leur ratio de prêts sur dépôts (L’Agefi Hebdo du 20 janvier 2011). HSBC vise ainsi un maximum de 90 %, alors que la dépendance au marché interbancaire de Nordea (178 %) ou Lloyds Banking Group (LBG, 151 %) devient inquiétante. L’avenir du secteur est obéré par la crise obligataire et la nouvelle donne réglementaire. Ce qui justifie d’ailleurs que l’EBA demande aux établissements qui sont « au-dessus » des 5 % de Core Tier one, « mais proches », avec une exposition « significative » aux dettes d’Etats les plus risqués, de se restructurer en allant chercher des capitaux neufs, en transformant leurs hybrides ou en procédant à des cessions d’actifs. Se gardant de les citer, elle leur donne trois mois avant de publier son rapport. Auparavant, en septembre, la Commission européenne proposera un nouveau cadre de prévention des crises, avec un fonds abondé par les banques via 27 taxes nationales.

Le coût marginal des fonds propres

Il faut s’attendre à une redistribution des cartes (lire l’entretien). Or « en dehors de la banque de détail britannique où de nouveaux entrants pourraient se positionner (à la faveur de ventes massives d’agences, NDLR), les marchés bancaires sont fermés aux acteurs d’autres secteurs », relève Olivier Arroua, fondateur du cabinet Selenis. Les établissements déjà les plus puissants, et dits « systémiques », seront dès lors les mieux placés pour se renforcer, développer de nouvelles synergies et diversifier leurs risques. A moins qu’ils ne soient « bridés dans leur compétitivité par un handicap, la surcharge en capital : deux points de mieux sur le ratio Core Tier one pour les plus importants à l’échelle mondiale ; 0,5 à 1,5 pour ceux des rangs suivants - c’est énorme - sachant que ces éléments doivent être confirmés au fur et à mesure des validations de la réforme », explique Thomas Rocafull. « L’objectif est de décourager la course au gigantisme, mais je ne crois pas qu’il sera atteint, juge Olivier Arroua. Le coût marginal des fonds propres supplémentaires me semble inférieur à l’espérance de gain additionnel offerte par une très grande taille. L’effet collatéral de la crise aura été, de fait, et avec la bénédiction des pouvoirs publics, de favoriser la concentration. » Ainsi, Standard Chartered négocie le rachat de la filiale égyptienne de Piraeus Bank. Revers de la médaille : les établissements les plus faibles vont devoir se délester de leurs actifs porteurs, à l’image de la grecque EFG Eurobank qui doit céder sa filiale turque Tekfen. Néanmoins, « pour les plus petites banques, s’adosser à un grand groupe n’est pas la seule issue : elles peuvent s’allier entre elles », remarque Thomas Rocafull. C’est la voie qu’empruntent les caisses d’épargne espagnoles et qui pourrait se dessiner en Allemagne. Une chose est claire : « La déconnexion entre des établissements strictement ‘retail’ et des groupes globaux s’amplifie, lance Olivier Arroua. Déjà lancée, cette mécanique ne sera que renforcée par Bâle III. »

Les banques pilotées sous contrainte

« Les banques ont absorbé le surcoût lié à Bâle II sur leurs deniers propres, rappelle Thomas Rocafull. Celui de la prochaine réglementation dépasse leurs capacités. Elles peuvent en partie jouer sur leur efficacité opérationnelle, mais les actionnaires et les clients vont aussi être sollicités, avec une baisse annoncée des retours sur capitaux investis (RoE) et une augmentation des tarifs.Ceux qui en sortiront gagnants sont les grands qui pourront limiter l’impact de la réforme sur la clientèle. » D’après les prévisions de Thomson One, le RoE de BNP Paribas, Société Générale ou Deutsche Bank par exemple ne dépassera guère les 13 % en 2015, contre 17 % à 19 % en 2006. « L’exigence réglementaire en fonds propres doit être considérée en plus de celle des investisseurs, insiste Olivier Arroua. Les banques n’ont que deux options pour livrer un RoE de 15 % : développer des activités à forte rentabilité, mais cela n’est guère compatible avec leur politique de risque ; ou réduire les coûts opérationnels sur des activités dont les marges baissent du fait des conditions réglementaires et de marché. » Ainsi, Rabobank, une des rares banques notées triple A, va supprimer plus de 1.200 emplois dans son siège néerlandais (sur 59.000 salariés dans le monde). Après LBG (15.000 licenciements) ou Banco Popolare (1.120), UBS pourrait aussi en annoncer 5.000 et Credit Suisse 1.500.

Les groupes doivent se réorganiser. BNP Paribas intègre par exemple Cetelem Maroc au sein de sa filiale locale BMCI, pour proposer à sa clientèle une offre de crédit à la consommation complète, dit-il, mais d’autres raisons le justifient. « En plus de répondre à des questions de refinancement, intégrer le crédit à la consommation à un réseau existant à l’étranger permet de générer des synergies de moyens. L’activité devient une division, permettant des plans d’économie », analyse Thomas Rocafull. Par ailleurs, le retrait de certains métiers est amorcé, notamment dans les activités de marché, « du fait des nouvelles exigences en capital requis (pour les actifs pondérés par le risque, NDLR) qui passeront de 1 sous Bâle II à 3, voire 10 sous Bâle III  », selon Thomas Rocafull, mais pas seulement. C’est aussi le cas dans les crédits, notamment le leasing (L’Agefi Hebdo du 9 juin). Ainsi, « Bâle III pousse à une association plus large des différentes sphères de la banque : ses fonctions managériales, commerciales, marketing, etc., souligne Thomas Rocafull, pour aller jusqu’à une refonte du catalogue de produits. »

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