BANQUES EUROPEENNES La braderie est ouverte

le 17/11/2011 L'AGEFI Hebdo

La foire aux actifs s’accélère. Les régulateurs eux-mêmes en craignent les conséquences.

photo : Fotolia

Partout en Europe, la nécessité d’atteindre les futurs ratios de Bâle III pousse à l’allègement des bilans. Les banques sont donc contraintes de réduire certains portefeuilles, voire d’en gérer en extinction ou de vendre des activités. Si l’on ajoute à cela les cessions imposées par la Commission européenne pour compenser les aides de la première phase de crise, il faut s’attendre à une grande braderie. Bon nombre d’établissements ont déjà anticipé les prochaines exigences de solvabilité. Ils ont levé des capitaux (une des dernières opérations a été réalisée par BBVA le mois dernier) ou ont cédé des actifs - financiers ou non, importants ou pas, domestiques ou étrangers. Mais depuis cet été durant lequel les marchés les ont sanctionnés pour leur exposition aux dettes de la zone euro, avant que les fonds monétaires américains leur coupent l’accès aux liquidités en dollars, le calendrier s’est accéléré. En effet, « l’Autorité bancaire européenne (ABE) a publié le 27 octobre une nouvelle exigence pour les établissements européens, rappelle Société Générale. Ceux-ci devront renforcer leurs fonds propres d’ici à mi-2012 pour atteindre un ratio Core Tier one Bâle II, intégrant les dispositions de la CRD 3 (capital requirement directive, NDLR), de 9 % auquel s’ajoute un coussin de sécurité couvrant les moins-values latentes sur les expositions souveraines au 30 septembre 2011. »

S’adapter

Les groupes bancaires n’ont pas d’autre choix que de s’adapter. Surtout lorsque, comme les français, ils ont pris un certain retard (lire l’entretien). Les banques de financement et d’investissement sont les premières à devoir s’alléger, notamment parce que la mise en œuvre de CRD3 (concernant les portefeuilles de négociation et la titrisation) est proche, au 1erjanvier 2012. Les retraits et cessions y sont menés tambour battant. Mais d’autres branches seront touchées. Et aucun marché d’Europe n’échappe à la règle : il faut céder les activités les plus consommatrices de fonds propres et les moins généreuses en liquidités, surtout si elles génèrent peu de synergies avec les métiers « cœur ». La détermination des banques européennes est telle que les régulateurs, paradoxalement, s’en inquiètent. Mark Carney, le patron du Conseil de stabilité financière (CSF), les exhorte à ne pas recourir aux seules cessions d’actifs pour atteindre les nouvelles normes de solvabilité. Craignant pour le financement de l’économie, les ministres des Finances de l’Union insistent pour qu’elles évitent toute réduction excessive de la voilure. « Dans les efforts de recapitalisation, nous voulons nous assurer qu’il n’y ait pas de ‘deleveraging’ massif et soudain », a déclaré Michel Barnier, commissaire chargé du Marché intérieur et des Services. Le monde bancaire européen est pourtant en train de vivre une mutation profonde. Certains « nouveaux entrants » pourraient en profiter, mais aussi les mieux placés des plus grands groupes bancaires qui peuvent céder ici et se renforcer là. Un autre paradoxe lorsque les contraintes supplémentaires imposées aux établissements définis comme « systémiques » par le CSF ont pour but de limiter les concentrations. 

ALLEMAGNE (par Lothar Gries, à Francfort)

Visiblement la restructuration des banques allemandes peine. Même les grands établissements, confrontés aux nouvelles exigences du Comité de Bâle et à l’impact de la crise de la dette grecque, ont du mal à conclure leurs opérations. Deutsche Bank se dit ainsi prête à se séparer d’activités, même stratégiques, sans toutefois les désigner, mais n’a toujours pas réussi à vendre sa filiale d’investissement BHF Bank. Après l’échec de la transaction avec la banque du Liechtenstein LGT, c’est un problème de financement qui ralentirait le candidat déclaré cet été : la société d’investissement RHJ International basée à Bruxelles, qui a déjà repris, il y a deux ans, Kleinwort Benson, filiale britannique de Commerzbank. Parmi les cessions encore à prévoir au sein de cette dernière, on peut citer sa filiale immobilière Eurohypo, lourdement déficitaire, d’ici à 2014, mais potentiellement aussi toutes ses activités non stratégiques, à l’exception de sa banque en ligne Comdirect et de sa filiale polonaise BRE Bank.

BELGIQUE (par Sylvie Guyony)

C’est le marché qui supporte le dossier le plus symptomatique de la crise sur le continent. Le groupe franco-belge Dexia n’est plus (lire page 24). Par ailleurs, la seule banque importante dont le centre de décision est resté à Bruxelles, KBC, doit répondre aux demandes de la Commission pour compenser les 7 milliards d’euros d’aides publiques reçues en 2008. Le mois dernier, le bancassureur a ainsi annoncé la cession de sa filiale de banque privée KBL European Private Bankers à Precision Capital, une société luxembourgeoise détenue par un investisseur qatari, pour 1,05 milliard d’euros. Il a ensuite signé la vente de la compagnie d’assurances Fidea à l’américain J.C. Flowers pour 243,6 millions d’euros. Il a également cédé sa filiale de dérivés en Asie au japonais Daiwa Capital Markets pour un milliard de dollars ; le réseau Centea à Crédit Agricole Belgique pour 527 millions d’euros ; ou son entité de réassurance basée à Bruxelles à l’australien QBE Insurance Secura pour 267 millions d’euros. En outre, KBC a fermé en mars ses activités au Japon où ses équipes ont été engagées par BNP Paribas. Le groupe prévoit maintenant de vendre en Pologne sa participation majoritaire dans Kredyt Bank et l’assureur Warta. Santander pourrait présenter une offre commune avec le fonds de capital-risque Apax sur la banque. Le suisse Zurich Financial Services (ZFS), le japonais Sompo, l’autrichien Vienna Insurance, les allemands Allianz et Talanx, l’italien Generali et le français Axa s’intéresseraient à sa compagnie d’assurances.

ESPAGNE (par Isabelle Birambaux, à Madrid)

Santander prévoit de vendre 50 % de sa holding d’assurances en Amérique latine à ZFS pour 750 millions d’euros. Afin d’augmenter son capital de 1,5 milliard de dollars, le groupe a par ailleurs conclu l’entrée de nouveaux associés (Sponsor Auto Finance Holdings Series et Dundon DFS) dans Santander Consumer aux Etats-Unis dont il gardera 65 % du capital. Lors de la présentation de ses résultats trimestriels, le PDG de BBVA a pour sa part déclaré ne prévoir aucune cession pour couvrir ses besoins en capital (7,09 milliards d’euros). Le deuxième groupe bancaire espagnol pourrait en revanche être intéressé par la Caja del Mediterraneo. Parmi les banques moyennes, Banco Sabadell ne prévoit pas davantage de cession d’actifs, sauf immobiliers. Elle n’apparaît d’ailleurs pas dans le plan de recapitalisation de l’Autorité bancaire européenne. Banco Popular, numéro cinq du marché, a pour sa part présenté une offre sur Banco Pastor, alors qu’elle avait échoué aux tests de résistance européens. Enfin, parmi les caisses d’épargne transformées en banques cotées, CaixaBank, la première d’entre elles, a vendu au premier semestre 50 % de son activité d’assurance non-vie à Mutua Madrileña, ainsi que des actifs non financiers. Quant à Bankia, elle prévoit la vente d’actifs non stratégiques comme des bureaux, mais la presse évoque une fusion avec BBVA.

FRANCE (par Sylvie Guyony)

Au-delà des annonces de tous les groupes français pour alléger leurs positions dans les métiers de banque de financement et d’investissement (BFI) les plus consommateurs de fonds propres et de liquidités, surtout en dollars, Société Générale est le seul à avoir donné les contours de son programme de cessions d’actifs. Il désigne en particulier les services financiers spécialisés : le crédit à la consommation, qui a engendré 200 millions d’euros de dépréciations liées à des écarts d’acquisition au troisième trimestre, le financement des biens d’équipement professionnels et la location longue durée. Ses services titres (SGSS), qui consomment toutefois peu de capital et apportent des liquidités, la

gestion américaine TCW, dont la cotation était initialement prévue, ou Newedge, qui n’offre pas de ventes croisées, font aussi l’objet de rumeurs. Pour ce courtier codétenu avec Crédit Agricole, il n’est pas à exclure une sortie des deux partenaires, à moins qu’ils ne décident de laisser entrer un tiers à leur tour de table. Crédit Agricole SA, qui n’a pas besoin d’être recapitalisé, ne donne aucun détail. Le groupe aurait déjà fermé de petites unités, au Yémen, en Israël ou en Afrique du Sud, et pourrait réduire les implantations de sa BFI, qui passeraient de 50 à 35. Il serait par ailleurs en négociations exclusives avec la société Coller Capital pour son activité de private equity. « Nous avons déjà lancé des plans d’actions, indique Jean-Paul Chifflet, son directeur général. Nous les communiquerons avant la fin de l’année. » Son homologue chez BNP Paribas, Baudouin Prot, n’en dit pas plus : « Nous travaillons à des cessions, mais elles seront annoncées lorsqu’elles seront réalisées. » Le groupe a besoin de 2,1 milliards de capitaux supplémentaires pour répondre aux nouvelles exigences de l’Autorité bancaire européenne, à comparer aux 3,3 milliards de Société Générale et aux 3,4 milliards de BPCE.

ITALIE (par Dominique Muret, à Milan)

En Italie, bon nombre de cessions sont déjà effectives (voir le tableau page 10), mais d’autres sont à prévoir. UniCredit, qui a présenté son plan stratégique ce 14 novembre, pourrait notamment sortir de pays où ses positions sont marginales : Serbie, Bosnie, Albanie ou Balkans. De son côté, Intesa Sanpaolo a le projet d’introduire en Bourse sa division de banque privée Banca Fideuram… lorsque les marchés seront moins volatils.

ROYAUME-UNI (par Stéphanie Salti, à Londres)

C’est l’un des rares marchés où de nouveaux entrants pourraient mettre un pied dans la banque. Fin mars, Lloyds Banking Group, partiellement nationalisée, a retenu les services de JPMorgan et Citigroup afin de céder les 632 agences exigées en contrepartie de l’aide de l’Etat britannique. Le véhicule d’investissement NBNK a confirmé fin septembre avoir déposé une offre, mais la finalisation de l’opération n’est pas attendue avant 2013. NBNK, créé par Lord Levene, président du Lloyd’s of London, s’intéresserait aussi à Northern Rock. Mais Virgin Money serait également sur les rangs pour racheter cette banque nationalisée il y a trois ans. Le groupe de capital-investissement CVC Capital Partners aurait de son côté proposé de racheter la branche d’assurance de Royal Bank of Scotland, détenue à 83 % par l’Etat. Selon une source proche de RBS, d’autres groupes auraient manifesté leur intérêt.

Les fleurons de la banque britannique ont pour leur part déjà procédé à des cessions à l’étranger. Barclays a ainsi vendu sa banque commerciale en Russie à un groupe d’investisseurs le 25 octobre, après son portefeuille d’actifs européens et américains en private equity d’une valeur de 520 millions d’euros à Axa Private Equity. Outre deux fermetures (Géorgie et Pologne), HSBC a également lancé nombre d’opérations dans le cadre de son plan de restructuration (voir le tableau), dont certaines portent sur des entités ne disposant que de quelques dizaines de millions de dollars (en Hongrie ou au Chili). Le groupe pourrait aussi se délester de Losango, son crédit à la consommation au Brésil. Des acteurs bancaires locaux seraient intéressés.

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