Les banques américaines se refont une santé

le 31/01/2013 L'AGEFI Hebdo

L’embellie du secteur est portée par le crédit immobilier et les activités de banque d’investissement.

Le siège de Goldman Sachs à New York. La banque a triplé ses bénéfices sur un an. Photo : Scott Eells/Bloomberg

Les banques américaines affichent une forme étonnante. Malgré les scandales et les contentieux judiciaires, les six principaux acteurs du pays ont en effet cumulé 59 milliards de dollars de bénéfices en 2012, contre 51 milliards en 2011. Une gageure alors que leurs revenus restent fortement sous pression (lire l’entretien page 20). « Quand on compare leurs résultats d’année en année, les grandes banques semblent être dans une bien meilleure position », juge d’ailleurs Christopher Wolfe, managing director chez Fitch Ratings. De fait, Goldman Sachs a quasiment triplé ses profits en un an, tandis que Wells Fargo a publié un bénéfice net record de 18,9 milliards de dollars pour l’exercice 2012. Même JPMorgan, pourtant affecté par une perte de 6,2 milliards due à l’un de ses traders à Londres, a dégagé un profit historique de 21,3 milliards. Tous les établissements ne sont toutefois pas logés à la même enseigne. Plombée par une charge de plus de 5 milliards de dollars liée au dossier des saisies immobilières abusives (lire aussi page 8), Bank of America voit son bénéfice chuter de 63 % au quatrième trimestre. Quant à Citigroup, qui va supprimer 11.000 postes dans le monde, ses profits ont reculé de 32 % en 2012, grevés par 1,3 milliard de dollars de charges liées à des poursuites judiciaires. « Il faudra du temps avant que les banques ne tirent un trait sur ce désordre du marché hypothécaire », estime cependant Jim Sinegal, analyste chez Morningstar.

Boom du refinancement hypothécaire

Ironie de l’histoire, l’embellie du secteur bancaire américain s’explique en partie par le rebond des activités de crédit immobilier, porté par la reprise du marché immobilier outre-Atlantique. « Le discours des dirigeants est devenu plus positif sur le risque de crédit, le taux de défaut étant en net recul, et les provisions pour risques sont à des niveaux très bas, note Christian Parisot, directeur de la recherche chez Aurel BGC. Les acteurs recommencent à faire du crédit. » Chez Wells Fargo, premier prêteur hypothécaire du pays, le volume de crédits immobiliers financés a ainsi atteint 125 milliards de dollars au quatrième trimestre - contre 120 milliards un an plus tôt - mais en net recul par rapport au trimestre précédent (139 milliards de dollars). Ailleurs, les revenus tirés du crédit immobilier ont bondi de 51 % chez JPMorgan au quatrième trimestre par rapport à la même période de 2011 et de 41 % chez Bank of America. Toutefois, malgré « une légère amélioration de la production de nouveaux prêts, l’activité de crédit immobilier résidentiel est largement soutenue par le refinancement hypothécaire, nuance Julie Solar, managing director chez Fitch Ratings. 50 % à 70 % de l’activité provient du refinancement hypothécaire. » Profitant de la politique de taux d’intérêt bas de la Réserve fédérale américaine (Fed), les ménages ont en effet massivement renégocié leurs crédits à des taux plus avantageux. Ainsi, chez Wells Fargo, « les refinancements représentaient 72 % des prêts hypothécaires au quatrième trimestre », selon Jim Sinegal. Ils représentaient 84 % des 75,1 milliards de dollars de crédits immobiliers résidentiels financés par Bank of America. « Les banques de détail pourraient faire davantage de crédit mais elles n’ont soldé que récemment, et au prix fort, les erreurs de la crise des crédits 'subprime', précise Christian Parisot. Aujourd’hui, elles préfèrent faire des prêts à des ménages qui sont refinancés auprès de Fannie Mae ou Freddie Mac. »

Des marges sous pression

Les banques vont pourtant devoir rapidement trouver d’autres relais de croissance car la source des refinancements pourrait bientôt se tarir. « La tendance du refinancement continuera au prochain trimestre, et peut-être sur deux ou trois autres trimestres, mais cela ne durera pas beaucoup plus longtemps », a d’ailleurs estimé Jamie Dimon, directeur général de JPMorgan. Une nécessité impérieuse car la faiblesse des taux d’intérêt met sous pression leurs marges nettes d’intérêt, indicateur clé pour mesurer la rentabilité des prêts accordés. « A l’exception de Citigroup, les banques de détail déplorent un pincement de leurs marges d’intermédiation lié à l’augmentation du coût de ressources et, en même temps, à la baisse des taux d’intérêt, explique Christian Parisot. En outre, la concurrence entre les banques reste forte et celles-ci accordent encore peu de nouveaux crédits immobiliers. Cette pression sur les marges est un vrai problème. » La marge nette d’intérêt de Wells Fargo est ainsi passée de 3,56 % au quatrième trimestre contre 3,89 % un an plus tôt. Celle de Bank of America est passée de 2,45 % à 2,35 % sur un an, tandis que JPMorgan a vu sa marge nette d’intérêt reculer de 30 points de base, passant de 2,70 % à 2,40 % en un an. « Les banques doivent améliorer leur marge d’intermédiation, car le choc est assez violent », juge Christian Parisot.

En attendant, les grandes banques américaines peuvent de nouveau compter sur la robustesse de leurs activités de banque d’investissement (BFI), dynamisées par une moindre volatilité sur les marchés financiers. Goldman Sachs, pour sa part, a également pu compter sur le boom de son activité pour compte propre, générant près de 2 milliards de dollars de revenus, en hausse de 135 % ! « Les cinq grandes banques d’investissement ont connu leur meilleur quatrième trimestre depuis 2009 », observe d’ailleurs Antoine Burgard, analyste chez Natixis. Selon les calculs de Fitch Ratings, les revenus des activités de banques d’investissement ont enregistré une progression de 19 % d’un trimestre sur l’autre et de 51 % sur un an, tandis que les revenus cumulés des activités de marchés ont progressé de 39 % sur un an. « Les résultats publiés sont corrects après une année 2011 très compliquée, en raison principalement de la fermeture du marché primaire obligataire en Europe au second semestre 2011 et de l’aversion au risque des investisseurs, souligne Antoine Burgard. Dans la seconde moitié de 2012, les banques d’investissement ont profité d’un environnement normalisé, notamment en zone euro. »

Bonne santé de l’obligataire

De fait, les banques américaines ont enregistré de solides gains sur l’obligataire (crédit, high yield), activité logée dans les divisions FICC (fixed income, changes, matières premières) dont les revenus ont progressé de 28 % au quatrième trimestre 2012 par rapport à la même période de 2011, selon les données compilées par Fitch. Chez Goldman Sachs, ces activités FICC ont même crû de 50 % sur un an. Les activités obligataires de JPMorgan ont progressé de 21 % sur un an, tandis que Morgan Stanley a pu dégager un profit de 811 millions sur ce segment, contre une perte de 493 millions un an plus tôt. Surtout, « les banques d’investissement ont amélioré leur rentabilité tout en diminuant leur prise de risque, à l’image de la baisse de la 'Value-at-Risk' (VaR) », remarque Christian Parisot. Chez Goldman Sachs, cet indicateur est en recul à 76 millions de dollars au quatrième trimestre, contre 135 millions un an plus. Un constat qui vaut également pour Morgan Stanley, dont la VaR est passée de 105 millions à 78 millions en un an. Pour autant, « on ne peut pas dire que les affaires sont reparties comme avant et personne ne parie aujourd’hui sur une forte croissance de leurs revenus en 2013 », fait ainsi savoir Antoine Burgard. « Cette performance sera sans doute difficilement duplicable sur les trimestres à venir, d’autant qu’elles ont procédé à de fortes réductions d’effectifs qui sont de nature à améliorer encore leurs profits », prévient Christian Parisot. De fait, Goldman Sachs s’est séparé de 900 personnes tandis que Morgan Stanley envisagerait de supprimer 1.600 postes dans sa BFI. « On peut d’ailleurs s’attendre à de nouvelles étapes dans la restructuration de la banque d’investissement avec l’entrée en vigueur de nouvelles contraintes réglementaires comme la règle Volcker sur le 'trading' pour compte propre », anticipe Antoine Burgard. Les banques américaines sont donc loin d’avoir achevé leur mue.

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