Bankia pourrait ne pas être un cas unique en Espagne

le 31/05/2012 L'AGEFI Hebdo

Sa nationalisation risque d’ouvrir la voie d’une série d’interventions publiques.

Le siège de Bankia à Madrid. La non-validation des comptes par Deloitte a mis le feu aux poudres, déclenchant rumeurs de retraits massifs et chute du cours de l’action.

C’est un Rodrigo Rato affligé, cachant une partie de son visage dans sa main, qui illustre depuis la semaine dernière la une des quotidiens espagnols. La photo date du 9 mai, lors de l’annonce de la nationalisation de Bankia et de sa démission du poste de président. On est loin du Rodrigo Rato radieux qui s’affichait une coupe de champagne à la main lors de l’introduction en Bourse, en juillet dernier, de cet organisme financier né de la fusion de sept caisses d’épargne. Depuis, le cours de l’action Bankia s’est effondré. D’abord au lendemain de sa nationalisation, suivie de rumeurs de fuites massives des dépôts. Pris de panique, les clients auraient retiré, selon le quotidien El Mundo, plus d’un milliard d’euros. Pour éviter l’effet contagion, le ministre de l’Economie, Luis de Guindos, et le nouveau président de l’établissement, José Ignacio Goirgolzarri, un ancien de BBVA, se sont empressés de démentir les rumeurs, en appelant au calme. Ensuite, lorsque le montant total de l’intervention publique a été dévoilé, le 28 mai : 23,5 milliards d’euros.

Les particuliers piégés

« La bombe a éclaté lorsque la société d’audit Deloitte a refusé de valider son rapport des comptes », déclare Joaquín Maudos, professeur d’économie à l’Institut valencien de recherches économiques (Ivie). Deloitte ne voulait pas certifier les comptes de la maison mère de Bankia, BFA (Banco Financiero y de Ahorros), car la compagnie était surévaluée, estiment les experts. « Deloitte a révélé un trou de 3,5 milliards d’euros dans le patrimoine de Bankia », souligne Manuel Romera, directeur du secteur financier à l’IE Business School.

Selon Joaquín Maudos, c’est suite aux nouvelles provisions de 30 milliards d’euros exigées par le gouvernement espagnol début mai que Bankia s’est retrouvée dans l’impasse. Croulant sous 32 milliards d’euros d’actifs immobiliers toxiques, l’organisme financier ne pouvait pas provisionner 4,722 milliards d’euros supplémentaires. Ni ses résultats ni son capital ne lui permettaient de faire face à ces nouvelles exigences, sans parler de celles de l’Autorité bancaire européenne (EBA) qui imposent aux banques d’atteindre un core capital de 9 % avant le mois de juillet de cette année. Une fois réexaminés, les comptes 2011 de BFA présentent une perte de 3,3 milliards d’euros, a révélé un avis transmis au régulateur boursier le 28 mai. Dans un premier temps, l’Etat espagnol a décidé de prendre le contrôle de BFA et de Bankia en transformant en actions le prêt public de 4,465 milliards d’euros concédé par le Fonds de restructuration bancaire (Frob). Fernando Herrero, secrétaire général de l’Association des usagers des banques, des caisses d’épargne et assurances (Adicae) explique que « l’Etat avait octroyé un prêt à BFA en échange de ces fameuses Cocos (obligations convertibles contingentes, NDLR). Lorsque l’Etat a compris qu’il n’allait jamais récupérer l’argent donné à BFA, il a décidé de transformer ces Cocos en actions ».

Fernando Herrero dénonce le fait que ces titres de dettes à rendement très élevé ont également été vendus par Bankia et par d’autres caisses d’épargne à des particuliers afin de pouvoir faire face aux exigences de recapitalisation des banques imposées par l’EBA : « Avec Bâle III, les Cocos ne sont plus prises en compte dans le ‘core capital’ et les banques cherchent à les transformer en actions. » Selon lui, Bankia aurait vendu massivement ce produit à ses clients alors que la Banque d’Espagne et la Commission nationale des marchés (CNMV) l’avait décrit comme « complexe » et « non indiqué pour la commercialisation en masse ». Malgré ces avertissements, les établissements financiers espagnols ont vendu pour plus de 30 milliards d’euros de ce type de titres, souligne-t-il.

Or la situation s’est encore dégradée pour Bankia. Le ministre Luis de Guindos annonçait le 23 mai que le gouvernement injecterait 9 milliards d’euros de plus. Deux jours plus tard, le montant était porté à 19 milliards. Cette aide, qui s’ajoute aux 4,5 milliards précédents, n’est pas un prêt mais bien une recapitalisation d’urgence. Le Frob doit l’apporter à BFA qui doit ensuite souscrire à une augmentation de capital de 12 milliards d’euros dans Bankia. Des sources gouvernementales ont indiqué que des titres de dette souveraine pourraient être utilisés dans cette opération. Et cette méthode pourrait servir à aider d’autres banques espagnoles en difficulté... « L’Etat va certainement contrôler l’établissement jusqu’à son assainissement et son redressement, remarque Joaquín Maudos. Qui d’autre pourrait prendre le contrôle d’une banque aussi grande qui représente 340 milliards d’euros d’actifs et 10 millions de clients ? C’est impossible. »

La nationalisation du géant Bankia a mis à mal l’ensemble du système financier espagnol. L’agence américaine Moody’s a d’ailleurs dégradé le 17 mai seize banques espagnoles, dont Santander et BBVA. Une décision contestée par Manuel Romera. Selon lui, ces deux dernières sont justement celles qui sont complètement internationalisées et donc qui risquent moins d’être déstabilisées. Pour certains experts, le problème vient surtout du fait que Bankia est confiné sur son marché domestique. Selon Manuel Romera, « tous les établissement financiers exclusivement concentrés sur l’Espagne ont les mêmes problèmes que Bankia, qui n’est qu’un bouc émissaire ». Un autre expert résume : « La genèse du problème s’appelle l’éclatement de la bulle immobilière. La détérioration de l’état de santé de Bankia s’appelle la situation espagnole. »

Vers un « Bankia II » ?

Certaines sources du secteur craignent le pire à la veille de la prochaine fusion des quatre caisses d’épargne - Liberbank, Mare Nostrum, Unicaja et Ibercaja - et parlent d’un « Bankia II ». « Un rapport du Fonds monétaire international aurait révélé il y a quelques semaines un maquillage des crédits sains du système bancaire espagnol, des crédits pas en aussi bonne santé qu’ils l’affichent, avance Joaquín Maudos. Les créances sans risques, qui apparaissaient dans les bilans bancaires, étaient tronquées en raison de leurs besoins constants de refinancement. C’est la raison pour laquelle on a exigé de les provisionner. »

Des voix s’élèvent déjà pour dire que ces exigences ne seront pas suffisantes pour couvrir l’ensemble des créances douteuses dont le montant pourrait s’élever à 260 milliards d’euros, selon des estimations de l’Institut de la finance internationale (IIF). Cet institut chiffrerait à 76 milliards d’euros les besoins supplémentaires du secteur bancaire pour combler les pertes. L’Espagne a d’ailleurs annoncé lundi 21 mai qu’elle confierait aux cabinets Oliver Wyman et Roland Berger le soin de mener un audit sur les portefeuilles de prêts des banques espagnoles. Alors que depuis des mois, le gouvernement espagnol refuse un tel scénario, le spectre d’une intervention publique massive pèse désormais sur les banques du pays. Mais en ces temps marqués par l’austérité, comment l’Etat espagnol pourra-t-il financer une telle aide aux banques et, s’il y arrive, comment pourra-t-il le justifier auprès de ses citoyens ? S’il rejette un sauvetage européen du secteur bancaire, le chef du gouvernement Mariano Rajoy plaide pour que le Mécanisme européen de stabilité, qui sera instauré en juillet, prête directement aux banques.

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