BÂLE III Six financements en danger

le 28/04/2011 L'AGEFI Hebdo

Les futurs ratios vont entraîner un renchérissement du crédit, voire le retrait des banques de certaines activités.

Tout n’est pas perdu. Les banques ont dû passer sous les fourches caudines du Comité de Bâle et accepter de nouveaux ratios de solvabilité (lire l’encadré page 10), mais des batailles restent à mener. « En mai et juin, les professionnels seront consultés sur la problématique des institutions systémiques, précise Jean-Paul Caudal, directeur de la supervision bancaire et comptable à la Fédération bancaire française (FBF). Ensuite, le Conseil de stabilité financière se réunira mi-juillet autour des grandes lignes du dispositif afin que des propositions soient soumises au G20 en novembre. L’impulsion est partie du G20 avec des déclinaisons opérationnelles qui poussent chaque régulateur à maximiser la sécurisation. Il n’y a que le niveau politique qui peut maintenant intervenir. » De même, sur le front des exigences en matière de liquidité, « les banques n’ont pas baissé la garde : leur activité de lobbying reste forte, particulièrement au niveau européen et international, constate Marc Van Caeneghem, associé chez Deloitte. Si chacun des ratios envisagés par Bâle III devrait être maintenu par les politiques, leur contenu peut encore être amendé ». C’est bien ce que la Fédération bancaire européenne attend de Bruxelles. Le 8 avril, elle a demandé à la Commission d’accepter de « faire une pause et [de] procéder à une évaluation » durant la période d’observation fixée par Bâle, « quitte à amender les paramètres » si les données compilées « montrent que cela est nécessaire ».

Sinon, « la seule chose à laquelle toutes les réglementations vont mener, si elles entrent en vigueur en l’état, c’est d’une part à l’allongement des ressources bancaires et d’autre part au raccourcissement des emplois, déclare Jean-Paul Caudal. L’équilibre ne peut être obtenu que par une hausse des prix ou un rationnement quantitatif des crédits, plus probablement par une combinaison des deux ». Et de préciser : « Entre la fin 2011 et juin 2012, les banques prendront des mesures pour faire face aux nouvelles règles. » Selon le Comité de Bâle, 1.700 milliards d’euros de ressources supplémentaires seront nécessaires aux banques pour se conformer au ratio de liquidité court terme, et 2.700 milliards pour le ratio long terme. « A iso-modèle, les impacts de Bâle III ne sont pas tenables », soutient Véronique McCaroll, partner chez Oliver Wyman.

Des incertitudes

« Le ratio de liquidité court terme va imposer de détenir des actifs liquides dans une acception très restrictive, essentiellement des actifs d’Etat, pointe Jean-Paul Caudal. Il aura donc un impact sur certains financements : dès lors qu’il faut plus de liquidités pour couvrir un montant équivalent, cela pousse à couper dans les crédits qui n’apportent pas de dépôts en contrepartie. C’est le cas des prêts à la consommation accordés sur le lieu de vente, du financement des collectivités locales et des financements de projets. » Sont aussi visés le crédit export, les crédits syndiqués et l’affacturage.

« Le crédit à la consommation est a priori impacté par le ratio de liquidité court terme, mais aussi par le ratio long terme et la nécessité de couvrir certains actifs courts, à 85 %, par des ressources à plus d’un an, souligne Marc Van Caeneghem. Le ratio de levier n’est pas neutre non plus sur cette activité où les RWA (‘risk- weighted assets’ ou encours pondérés du risque, NDLR) sont en général faibles, rapportés au notionnel. Dès lors, le rapport entre risques et fonds propres, d’une part, et bilan et fonds propres, d’autre part, n’est pas le même. C’est un type d’impact que l’on devrait retrouver de manière générale là où les encours sont importants et les risques souvent considérés comme faibles : crédit export, financement des collectivités locales... »

Toutefois, « il est difficile de tirer des conclusions car les volumes de crédits restent plus faibles qu’avant crise et les autorités continuent à demander aux banques de soutenir les crédits à l’économie, note Marie-Pierre Peillon, directrice de l’analyse financière et extra-financière chez Groupama AM. Pour le financement des collectivités locales par exemple, elles se plieront sans doute aux injonctions des pouvoirs publics ». De fait, « il est plus facile de se retirer de certaines activités de marché que des crédits, aux enjeux plus politiques. Les banques n’agissent pas seulement sous la contrainte et veulent toutes participer au développement de l’économie », estime Nicolas Lioliakis, associé senior chez Bain & Company. Ce qui n’empêche pas certaines banques françaises d’annoncer un gel, voire une baisse pour Société Générale, de leur production de prêts aux collectivités. Reste à savoir si les concurrents de Dexia arrêteront réellement de croquer des parts de marché à l’ancien leader. D’autant que La Poste, avec l’aval de la Caisse des dépôts, n’exclut pas que sa filiale bancaire consacre une partie de ses ressources à l’économie locale.

Pour les financements de projets, l’incertitude est de mise. Ce marché, qui comprend les partenariats public-privé, a presque doublé en dix ans, passant de 110,8 milliards de dollars en 2000 à 208,1 milliards de dollars l’an dernier, d’après Project Finance International (Thomson Reuters). Par leur durée, ces prêts figureront parmi les actifs les plus illiquides, au titre du ratio court terme. Leur coût sera aussi renchéri par le ratio de liquidité long terme qui obligera les banques à faire coïncider la durée des financements avec celle des ressources. Dès lors, « on peut s’attendre à ce que le volume des prêts en financement de projet chute très significativement, anticipe Timothy Stone, responsable global de l’activité infrastructures et projets de KPMG, cité par Reuters. L’essentiel des conséquences de Bâle III aura été intégré dès 2014. » A ce stade, les décisions ne sont pas arrêtées.

Des entreprises chahutées

La position des banques sur les entreprises est aussi sibylline. « Pour le moment, les groupes européens maintiennent plus ou moins leurs RWA, voire les augmentent, poursuit Nicolas Lioliakis. En matière de financement des entreprises, la plupart ont encore des ambitions à l’échelle du continent, voire au-delà. Dans les équipes, la baisse future de la production sur certains segments ou zones n’est pas anticipée. » BNP Paribas, Société Générale ou Crédit Agricole SA occupent le podium européen des crédits syndiqués. Crédit Agricole Corporate and Investment Bank (CIB) a même fait de sa franchise de prêts la pierre angulaire de son projet 2014. Comme SG CIB, elle a identifié des clients prioritaires (700) qui bénéficieront du redéploiement de ses encours pondérés via des financements structurés où elle vise le Top 5 mondial dans une poignée de secteurs. Car cette activité, si elle est consommatrice de fonds propres, lui servira à vendre une quinzaine d’autres produits. « Les banques veulent continuer à financer les grands ‘corporates’ internationaux en développant les ventes croisées avec, par exemple, les activités de marché », relève Nicolas Lioliakis.

L’affacturage pourrait aussi pâtir à terme de la réglementation. Il « va être rattrapé par le ratio de liquidité long terme, prévient Jean-Paul Caudal. Trouver des ressources à plus d’un an sera difficile et cher. Le coût de l’affacturage sera surenchéri, mais il est sans doute encore possible de faire évoluer la position du régulateur sur ce ratio ». Le financement export est également sur la sellette. « Pour le ‘trade finance’ (crédit export, NDLR), un autre élément réglementaire est à prendre en compte : le ratio de levier, souligne Jean-Paul Caudal. Cette activité ne consomme pas de liquidités, mais contribue fortement au total du bilan. Elle est donc très consommatrice de ‘levier’. » Le ratio bâlois pourrait devenir un handicap alors que la demande des entreprises est réelle (L’Agefi Hebdo du 17 mars).

Des substituts au crédit

Les banques chercheront sans doute des alternatives aux financements classiques. « Leur capacité d’innovation est très élevée, constate Marie-Pierre Peillon. Pour financer des projets ou des infrastructures, elles vont sans doute proposer des fonds et produits structurés en transférant le risque à des fonds de pension ou ‘hedge funds’ (fonds alternatifs, NDLR). » L’assureur Aviva a d’ailleurs ouvert la voie en créant un fonds de rehaussement de crédit dédié aux projets d’infrastructures, pour favoriser leur accès au marché obligataire.

A cet égard, les banques peuvent aussi accompagner les entreprises vers les marchés, y compris celles de taille moyenne. « Le développement du ‘high yield’ (émetteurs en catégorie spéculative, NDLR) n’est pas aussi profond qu’aux Etats-Unis et le marché du crédit bancaire reste très attractif en termes de prix, analyse Marie-Pierre Peillon. Il faudra donc que les banques appliquent aux grosses PME la même stratégie qu’aux grands ‘corporates’ qui recourent déjà beaucoup aux marchés. »

En attendant, aucun acteur français n’a souhaité dévoiler ses projets à L’Agefi. « Les banques ont bien compris les contraintes de Bâle III, mais elles n’ont pas toujours les moyens pour mesurer précisément la consommation future de chaque métier en termes de liquidités et de rentabilité des fonds propres, indique Nicolas Lioliakis. Il leur manque des outils techniques et de dialogue pour faire remonter l’ensemble des informations nécessaires des lignes métiers vers la tête de groupe. » En effet, « tous les ratios s’appliquent au niveau des comptes consolidés, rappelle Marc Van Caeneghem. Pour les établissements spécialisés, l’impact est immédiat. Pour des groupes multimétiers comme les français, il est plus difficile à cerner. Toutefois, ce modèle offre aussi la possibilité de disposer d’amortisseurs naturels liés à la diversification des métiers et à la capacité de fixer des objectifs à certains, notamment en termes de collecte de dépôts. Cela est susceptible d’alléger la note globale en matière de liquidité ».

« Chaque acteur prendra ses décisions en fonction de différents facteurs, comme sa part de marché sur chaque segment », confirme Jean-Paul Caudal. Au Crédit Agricole, les premiers mouvements découlent de l’expérience : échaudé à l’international, après avoir restructuré ses activités au Portugal et en Grèce, le groupe a décidé de réduire les positions de CA Consumer Finance et de CA Leasing & Factoring à l’étranger. Dès lors, Véronique McCaroll affirme que « les banques vont prendre une série de mesures pour optimiser leurs RWA, le coût de leurs ressources financières, leurs prix, le mix de leurs activités et leur ‘business model’ ». Rien ne sera mécanique dans leurs décisions.

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