Une autre place pour la banque à La Poste

le 24/03/2011 L'AGEFI Hebdo

La Banque Postale entre dans une nouvelle phase d’enjeux marketing et financiers.

Une de ses proches collaboratrices l’avait prévenu : « L’actualité, ce sera votre présence. » Pour la première fois ce 17 mars, Philippe Wahl a fourni les données de La Banque Postale (LBP), dont il a pris les rênes début février. Avec le résultat net part de groupe « le plus élevé que nous ayons jamais atteint » et plus de 10 millions de clients actifs, « ces chiffres montrent que nous sommes sur la bonne voie stratégique », juge le nouveau président du directoire. Une voie tracée par son prédécesseur, Patrick Werner. Jean-Paul Bailly, tout juste renouvelé comme président de La Poste, a décidé de changer le pilote de sa filiale bancaire. Ses relations difficiles avec celui qui a conduit la mutation des services financiers du groupe n’étaient un secret pour personne. Il lui a préféré l’ancien directeur général de la Caisse nationale des Caisses d’Epargne (de 1999 à 2003), à ce titre membre du conseil de surveillance de CNP Assurances (dont La Poste est actionnaire et avec qui elle détient La Banque Postale Prévoyance) : celui-ci l’avait déjà conseillé lors de la naissance légale de la banque.

Offres et services

Depuis la loi du 20 mai 2005, LBP a fait du chemin. L’été dernier, elle a reçu le feu vert de l’Etat pour financer les entreprises, après l’avoir obtenu pour toute la palette de la banque-assurance des particuliers. S’adressant aux entrepreneurs, petites entreprises ou associations, elle développera cette activité par étapes. La première sera celle du crédit-bail mobilier « pour lequel nous avons choisi Franfinance, filiale de Société Générale, comme prestataire », précise Philippe Wahl. Pas de coentreprise donc : « Ce sous-segment des prêts n’est pas aussi structurant que le crédit à la consommation ou l’assurance, explique-t-il. Nous avons préféré une solution clé en main. » Si le financement des fourgonnettes de la clientèle professionnelle du réseau ne va pas bouleverser le bilan de LBP, le gouverneur de la Banque de France, Christian Noyer, indique une autre explication pour un recours à un fournisseur externe dans sa réponse au rapport de la Cour des comptes (« La Poste (…) une mutation nécessaire », juillet 2010) : la banque doit « s’assurer qu’elle dispose des compétences humaines et techniques indispensables pour aborder un marché plus risqué que celui des crédits immobiliers aux particuliers ». Son coût du risque n’est que de 18 points de base en 2010, stable, mais ne porte quasiment que sur de prêts immobiliers (37,3 milliards d’encours, +16,8 %).

LBP va maintenant présenter sa demande d’agrément pour distribuer aux entreprises tous les types de crédits, y compris classiques, et doit trouver au second semestre les prestataires qui produiront son offre de crédit-bail immobilier et d’affacturage. Dans l’Ambition 2015 du groupe La Poste, son coefficient d’exploitation pourrait ainsi être réduit de 15 points à terme, grâce à une stabilisation de ses charges (aujourd’hui gonflées par les lancements) et au développement de ses nouvelles activités. L’encours des crédits à la consommation est attendu à 2 milliards d’euros fin 2011, contre 850 millions un an plus tôt. L’assurance dommages (avec Groupama), lancée sur les canaux à distance en décembre, doit être diffusée dans le réseau à partir de mai. Enfin, Philippe Wahl vient de signer avec la Mutuelle Générale les accords finaux pour que leur filiale d’assurance santé soit opérationnelle dans la dernière partie de l’année.

En attendant, LBP va bientôt titriser un nouveau portefeuille de prêts aux PME d’Oséo, pour 200 millions d’euros, autant que la première tranche de décembre. Par ailleurs, elle va reprendre des obligations foncières à Dexia. Une enveloppe d’un milliard a déjà été réalisée. Si Philippe Wahl ne veut pas se prononcer au-delà, le total de ces refinancements pourrait atteindre « 3 milliards d’euros sur 18 mois à deux ans, selon une source interne. Trois éléments en décideront : un placement rentable, des risques et montants adaptés ». Quant à un éventuel rapprochement, il est exclu.

LBP entre ainsi dans une nouvelle phase, après s’être forgée une image robuste avec la crise. Revendiquant son ancrage dans la banque de détail, tout en étant prête à de petites acquisitions dans la gestion d’actifs, elle est toutefois confrontée à la concurrence vive des autres réseaux français. La feuille de route de son nouveau président du directoire est donc de « conduire le dynamisme commercial et marketing » de la banque, fait savoir sa maison mère. Philippe Wahl indique que la réflexion stratégique en cours devrait aboutir fin mai. En tout cas, le développement des clientèles « jeunes » et « jeunes familles » devrait être parmi les objectifs et « les réponses toujours multicanal ».

L’héritage des services financiers est encore lourd. Sur 21,7 millions de Livrets A chez LBP, 60 % ont un solde inférieur à 150 euros et génèrent la moitié des coûts de gestion du livret, rappelle la Cour des comptes. Par ailleurs, l’excès de liquidités de LBP, qui affiche un ratio de crédits sur dépôts de 42 %, ne représente plus un avantage. Dans un contexte de taux bas, la répartition du résultat du groupe La Poste sera finalement plus équilibrée en 2011 que prévu dans son plan Ambition 2015. Selon le budget de La Poste que L’Agefi s’est procuré (Edition de 7 heures du 21 janvier), le résultat d’exploitation de LBP ne serait que de 575 millions d’euros, 20 % de moins qu’en 2010, avec davantage de coût du risque. Le manque à gagner sur son portefeuille de placements serait de 165 à 175 millions d’euros, auquel il faudrait ajouter une baisse des revenus liés au Livret A et aux filiales, non compensée par le développement commercial (72 à 80 millions de mieux). Soit un produit net bancaire 2011 budgété à 5,24 milliards. Les charges augmentant, le coefficient d’exploitation se dégraderait à 87,8 %. A ce stade, la place de LBP au sein du groupe est donc à relativiser. Néanmoins, dans un contexte de déclin structurel du courrier, elle constitue un relais de croissance nécessaire à moyen terme. D’où l’intérêt d’une augmentation du capital de la mère plutôt que des filles, préservant son unité. « La Poste se construit autour d’une véritable holding comme un groupe multimétier », souligne un dirigeant de La Poste qui devient aussi opérateur mobile virtuel.

Evolutions réglementaires

C’est le 6 avril que sera voté en assemblée générale (AG) extraordinaire le déblocage de 1,05 milliard sur les 2,7 milliards d’euros apportés par l’Etat et la Caisse des dépôts (CDC). « Cette première tranche sera libérée dès le lendemain », explique le même dirigeant. Un pacte d’actionnaires doit en outre « donner sa pleine signification à cette nouvelle répartition du capital et [permettre de] développer les synergies potentielles entre La Poste, la Caisse et certaines de leurs filiales », juge la Cour des comptes, notamment avec CNP Assurances, dont la CDC détient près de 40 %, aux côtés des distributeurs LBP et BPCE réunis au sein de Sopassure (35,48 % du capital de l’assureur). La Poste doit néanmoins tenir compte des évolutions réglementaires qui vont peser sur la banque. Soulignant « des fonds propres renforcés » en 2010 par ses résultats et son émission obligataire de novembre (soit une hausse globale de 945 millions d’euros en 2010) et « un ratio ‘Core tier one’ toujours solide à 11 % », Philippe Wahl admet un « besoin de fonds propres complémentaires » sous Bâle III, mais n’avance pas de montant. Selon les dirigeants de La Poste, il s’agirait d’« un milliard d’euros, notamment en raison de la participation dans CNP », voire davantage « pour assurer son propre développement ». A 4,9 milliards, les fonds propres de la banque sont encore modestes.

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