Les assureurs plient sous le poids des dettes souveraines

le 08/12/2011 L'AGEFI Hebdo

Si la crise grecque est gérable, une contagion aurait des effets plus néfastes.

Le siège social de Groupama à Paris. L’assureur est exposé à hauteur de 3 milliards d’euros à la Grèce. Photo : ©Francois PERRI/REA

La tempête des dettes souveraines emporte les assureurs dans son sillage. La décote de 50 % sur les emprunts d’Etat grecs, conformément au plan européen du 27 octobre, a fragilisé les résultats de certains ténors du secteur européen. A fin septembre, Generali a vu son résultat net reculer de 37,5 % à 825 millions d’euros, plombé par 824 millions d’euros de dépréciations d’actifs dont 329 millions sur ses obligations grecques. Quant à Munich Re, ses bénéfices ont été divisés par plus de deux sur les neuf premiers mois, chutant à 80 millions d’euros contre 1,9 milliard un an plus tôt, à cause de 933 millions de dépréciations sur ces titres grecs depuis le début de l’année. « La crise actuelle est plus grave pour le secteur de l’assurance que celle de 2008 », n’a pas caché Gabriel Bernardino, président de l’Autorité européenne de supervision des assurances (Eiopa) dans un entretien au Handelsblatt du 7 novembre.

Une crise qui n’épargne pas les compagnies françaises. De fait, selon les données de CA Cheuvreux, les acteurs français détiennent 9 milliards d’euros de dettes grecques cumulées, soit la plus forte exposition en Europe. Première victime : Groupama. Exposée à hauteur de 3 milliards d’euros en brut à la Grèce, la décote de 50 % devrait lui coûter environ 1,5 milliard d’euros, selon les calculs des analystes de Raymond James Euro Equities.

Pas de catastrophisme

CNP Assurances n’est guère mieux lotie. Détentrice de 1,5 milliard d’euros de dette grecque, la compagnie a passé 955 millions d’euros de dépréciations depuis le début de l’année. Quant à Axa France, « nous avons pris nos pertes en ‘mark-to market’ sur la Grèce, soit 150 millions pour la France, précise Nicolas Moreau, son directeur général. C’est assez marginal au niveau du groupe dont le portefeuille d’actifs s’élève à 450 milliards d’euros ».

Dans une moindre mesure, les assureurs mutualistes devraient également payer leur tribut à la crise des dettes souveraines. Toutefois, faute d’éléments tangibles sur leurs expositions, il faudra attendre la publication des résultats annuels pour connaître l’ampleur des dégâts. Seule la Macif a fait état d’une exposition brute de 1,34 milliard d’euros aux PIIGS (Portugal, Irlande, Italie, Grèce, Espagne). Quant à Covéa, le groupe mutualiste serait exposé à hauteur de 520 millions d’euros à la dette grecque, selon diverses sources de presse. « Ce n’est pas vital pour les mutuelles, nuance Jean-Luc de Boissieu, secrétaire général du Groupement des entreprises mutuelles d’assurances (Gema). Cette situation de décote sur la dette grecque va certes engendrer des pertes mais elle ne remettra pas en cause la solvabilité des acteurs. »

De fait, l’heure n’est pas au catastrophisme. « A quelques exceptions près, hors Italie, l’impact des dettes souveraines est gérable pour les assureurs, avec une incidence marginale pour le secteur », juge Raphaël Caruso, analyste chez Raymond James Euro Equities. Certains observateurs estiment même qu’une extension de la crise à certains pays périphériques de la zone euro ne devrait pas faire vaciller le secteur. « Un rapide calcul indique qu’une décote de 50 % sur les obligations souveraines grecques, irlandaises et portugaises pourrait être aisément absorbée par les ressources en capitaux des assureurs européens », avance Darren Pain, économiste chez Swiss Re.

Toutefois, la situation prendrait une tournure plus dramatique en cas de contagion à l’Espagne et, surtout, à l’Italie. « Ce qui inquiète, c’est l’évolution du dossier italien et le risque d’une contagion », reconnaît d’ailleurs Jean-Luc de Boissieu. « La situation des dettes souveraines italiennes et espagnoles n’a rien à voir avec celle de la Grèce, rassure cependant Marc-Philippe Juiliard, directeur senior chez Fitch Ratings. Toutefois, s’il devait y avoir des dépréciations sur ces dettes, cela aurait des conséquences plus lourdes pour l’ensemble de l’industrie financière, et donc des assureurs. » Non contente de grever leurs résultats, une telle situation pourrait avoir des impacts non négligeables sur la solvabilité de certains acteurs. « En cas de restructuration de la dette italienne, on pourrait alors assister à des augmentations de capital dans le secteur », avance Nicolas Jacob, analyste chez Oddo Securities. De fait, en cas de décote de 50 % sur la dette espagnole et italienne, « les dépréciations pourraient représenter entre 25 % et 35 % de leurs fonds propres », estime Darren Pain. Les assureurs français seraient en première ligne en raison de leur forte exposition à ces deux pays. Au 30 juin, Axa apparaît comme l’acteur le plus exposé à l’Italie (17,1 milliards d’euros en brut) et à l’Espagne (10,2 milliards d’euros). La situation de CNP Assurances n’est guère plus enviable avec une exposition de 14,8 milliards d’euros à l’Italie et de 9,9 milliards à l’Espagne, tandis que Groupama détient, en brut, 3 milliards d’euros de dettes espagnoles et 7,2 milliards de dettes italiennes.

Contrairement à leurs homologues européens, les assureurs français disposent toutefois de sérieux amortisseurs pour atténuer l’impact de cette crise des dettes souveraines. Principal outil anti-crise : la provision pour participation aux excédents (PPE). Alimentée par les bénéfices dégagés lors des bonnes années, cette réserve permet à la fois de lisser dans le temps les rendements des contrats d’assurance-vie et aussi de pallier les résultats d’une année orientée à la baisse. A cet égard, CNP Assurances n’a pas hésité à puiser dans sa PPE pour absorber l’impact de la crise grecque, cette provision passant de 3 à 2,7 milliards d’euros au cours de l’année 2011. « La PPE joue son rôle, dit Marc-Philippe Juilliard. Elle doit être distribuée tôt ou tard aux assurés, mais il est logique de l’utiliser quand les rendements financiers des actifs sont insuffisants. » Toutefois, en puisant dans cette réserve, les assureurs français se privent, en partie, de moyens financiers pour offrir des taux de rendements attractifs aux détenteurs d’assurance-vie. « Naturellement, la situation actuelle aura un impact sur les taux servis aux assurés, qui sont orientés à la baisse, confirme Marc-Philippe Juilliard. C’est une bonne nouvelle pour les finances et la rentabilité des compagnies. En revanche, l’attractivité de l’assurance-vie ne va pas y trouver son compte. » Le sujet est d’ailleurs regardé de près par l’Autorité de contrôle prudentiel (ACP). « La baisse de rendement des actifs financiers ne doit pas être mise à la charge de telle ou telle catégorie d’assurés, d’une façon disproportionnée », a ainsi prévenu Jean-Philippe Thierry, vice-président de l’ACP, dans un courrier daté du 27 octobre adressé à l’ensemble des fédérations professionnelles du secteur.

Inquiétude

Surtout, cette PPE est loin d’être un puits sans fonds. « En outre, s’il y a un vrai sujet sur l’Italie, la PPE devrait être rapidement vidée de sa substance, prévient Nicolas Jacob. Ce raisonnement a donc ses limites. » Preuve que le sujet est sensible pour l’industrie française, les assureurs sont aujourd’hui à la manœuvre pour obtenir une modification du Code des assurances concernant les modalités de comptabilisation des provisions et des pertes obligataires. Selon nos informations, des discussions ont été engagées entre la Fédération française des sociétés d’assurances, l’ACP et le Trésor afin de voir de quelle manière cette dépréciation sur la dette grecque pourrait être imputée sur la réserve de capitalisation. Alimentée par les plus-values réalisées sur des cessions obligataires, cette réserve est reprise uniquement en cas de réalisation de moins-values sur ces actifs. « La profession se pose des questions sur le traitement comptable des dépréciations sur la Grèce, confie un professionnel. Nous essayons de clarifier ce point de vue, d’autant que la question de la restructuration d’une dette souveraine n’était pas prévue pour l’industrie de l’assurance. » Preuve, s’il le fallait, que derrière les discours de confiance et de sérénité affichés par une large majorité d’assureurs français, la crise des dettes souveraines européennes constitue une véritable inquiétude pour l’ensemble du secteur.

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