Les assureurs crédit cultivent l’art du paradoxe

le 06/01/2011 L'AGEFI Hebdo

Si les acteurs ont renoué avec les bénéfices en 2010, ils sont confrontés à une dégradation de leurs coûts.

Embellie en trompe-l’œil… Combien d’entreprises peuvent se targuer d’améliorer leur rentabilité tout en enregistrant une baisse de leur chiffre d’affaires et une augmentation de leurs coûts ? Telle est la situation paradoxale qu’ont connue les ténors de l’assurance crédit en 2010.

Plombés par la crise économique et l’explosion du nombre de défaillances d’entreprises en 2009, ces spécialistes ont malgré tout sorti la tête de l’eau l’an dernier. Après une perte historique de 163 millions d’euros en 2009, Coface, filiale de Natixis, a affiché un résultat net de 60 millions d’euros à fin septembre 2010. Un redressement dont Jérôme Cazes ne pourra pourtant pas tirer gloire. Evincé de son poste de directeur général le 10 décembre en raison de sa volonté de développer le métier de l’affacturage contre l’avis de sa maison mère, il a été remplacé par Jean-Marc Pillu.

La feuille de route de cet ancien de la maison Euler Hermes est claire : élaborer une nouvelle stratégie « en cohérence avec le plan stratégique de Natixis ». Quelles seront dès lors les orientations prises par le nouveau directeur général de Coface ? S’il est encore trop tôt pour le dire, il semble toutefois acquis que le métier d’affacturage vit ses dernières heures. Combiné au métier de services, il avait pourtant permis à l’assureur crédit d’atténuer ses pertes en 2009. « On sait que nous n’allons pas garder cette activité, confirme une source interne chez Coface. Natixis n’était pas d’accord avec Jérôme Cazes sur ce point. La banque nous prêtait de l’argent à un taux très bas pour financer cette activité et, dans le même temps, elle devait allouer beaucoup de capital. C’était un double cadeau que Natixis n’a pas envie de poursuivre. » La mission de Jean-Marc Pillu consistera surtout à poursuivre le redressement de la compagnie afin de la rendre présentable pour une cotation en Bourse qui pourrait intervenir dans le courant 2011.

Nouvelles orientations

Son grand concurrent, Euler Hermes, qui s’était désengagé définitivement de l’affacturage en 2004, met pour sa part la dernière main à son nouveau plan stratégique couvrant la période 2011-2013. Baptisé « Excellence », ce « programme de transformation » vise à gagner en compétitivité tout en dégageant de substantiels gains de productivité. « L’idée est d’adapter notre organisation en capitalisant sur les meilleures pratiques qui existent au sein du groupe, confie Ludovic Sénécaut, président du directoire d’Euler Hermes Sfac, filiale française du groupe éponyme. Nous allons donc investir dans des outils informatiques et dans la formation. » Ce nouveau plan, en cours de discussions avec les partenaires sociaux, devrait également conduire à des économies drastiques. « Les revenus du groupe ont baissé en 2010 et nos coûts ont augmenté, souligne Ludovic Sénécaut. Il est donc nécessaire de réagir à cette évolution. » La filiale d’Allianz envisage en effet de supprimer 300 postes équivalents temps plein en Allemagne, sur un total de 1.800. « Ce n’est qu’un projet qui est actuellement en négociation avec les partenaires sociaux, nuance Ludovic Sénécaut. Pour la France, il n’y a aucun plan de ce type. » En parallèle, le numéro un mondial du secteur entend alléger sensiblement ses structures juridiques, réduisant leur nombre de treize à trois. « A l’avenir, nous souhaitons avoir trois sociétés d’assurances en France, en Allemagne et en Belgique, les autres entités devenant des succursales », précise Ludovic Sénécaut. Certains n’ont d’ailleurs pas attendu pour s’atteler à une diminution des coûts. « Toutes les mesures que nous devions prendre ont déjà été mises en œuvre, notamment avec la réduction des effectifs du groupe d’environ 10 % en 2008 et 2009 », explique Yves Poinsot, directeur général France d’Atradius, le numéro deux mondial du secteur.

Retour à meilleure fortune

Au-delà des économies de coûts, Euler Hermes cherche aussi à dynamiser sa croissance. « Nous souhaitons atteindre une part de marché de 40 % au niveau mondial d’ici à 2013, contre 35 % actuellement, et devenir leader en Amérique latine et en Asie, avance Ludovic Sénécaut. En outre, nous voulons atteindre un retour sur fonds propres de 15 % sur le cycle économique. » Le groupe entend aussi développer ses activités de notation, sans toutefois en faire, pour l’instant, un axe stratégique. A l’instar de Coface, Euler Hermes a aussi retrouvé de sa superbe. Après un exercice 2009 tout juste à l’équilibre avec 19 millions d’euros de bénéfices, il a publié un résultat net de 255,8 millions sur les neuf premiers mois de l’exercice 2010. Quant à Atradius, qui ne divulgue pas de chiffres trimestriels, « après deux exercices déficitaires en 2008 et 2009 (perte de 113,3 millions d’euros, NDLR), nous allons renouer avec la rentabilité en 2010 tant en France qu’au niveau du groupe », indique Yves Poinsot.

Pour les observateurs avertis, ce rebond est tout sauf une surprise. « Après les mauvais résultats 2009, nous anticipions que nous étions à la veille d’un redressement spectaculaire et que les mesures prises par les acteurs porteraient leurs fruits dans les comptes de résultats », fait savoir Marc-Philippe Juilliard, directeur senior en charge de l’assurance chez Fitch Ratings. Au plus fort de la tempête, les assureurs crédit ont en effet passé leurs portefeuilles à la paille de fer : fortes hausses des tarifs après une baisse de près de 30 % sur les cinq années ayant précédé la crise, réduction de leur exposition, renforcement des processus de souscription. Autant de mesures qui ont permis aux compagnies de redresser la situation.

Elles ont surtout bénéficié d’une amélioration de la conjoncture économique et d’une baisse importante de la sinistralité en 2010, avec un niveau de défaillances stable. « Après un pic de sinistralité au premier semestre 2009, nous avons assisté à un reflux très rapide en 2010 », note Yves Poinsot. Une situation qui se traduit dans leur ratio de sinistralité (coût des sinistres rapporté aux primes nettes encaissées). « Ce ratio a diminué, atteignant environ 40 % en moyenne au troisième trimestre 2010 par rapport à 94 % fin 2009 », souligne Marie-Aude Salinas, analyste crédit chez Standard & Poor’s. De fait, chez Coface, ce ratio est passé de 109 % à 58 % entre fin septembre 2009 et fin septembre 2010, tandis qu’il a reculé de 85 % à 40,8 % chez Euler Hermes sur la même période. Du jamais vu dans l’industrie. « Certes, nous avions pris des mesures pour redresser la situation, mais nous ne nous attendions pas à un rebond aussi rapide, reconnaît Yves Poinsot. Nous n’avions jamais connu des variations aussi fortes dans notre métier. »

Une croissance atone

Pas question pour autant de tomber dans un optimisme béat. Si les compagnies engrangent de nouveau de confortables bénéfices, la rentabilité demeure encore loin des niveaux affichés avant-crise. Surtout, leur activité commerciale peine toujours à décoller. Une situation assez logique : les primes encaissées correspondent à un pourcentage du chiffre d’affaires de leurs clients. Or, ces derniers ont également pâti d’une baisse de leurs revenus.

Sur les neuf premiers mois de l’exercice 2010, Euler Hermes accuse ainsi un recul de 1 % de son chiffre d’affaires tandis qu’Yves Poinsot, chez Atradius, avoue « enregistrer une légère baisse de revenus ». Seule Coface peut se vanter d’une modeste croissance de 0,6 % de ses revenus à fin septembre 2010. Les assureurs crédit ont pourtant bien besoin d’une dynamique commerciale soutenue pour compenser leurs charges fixes. Faute de croissance, les acteurs subissent une réelle augmentation de leurs coûts (lire l’entretien). A titre d’exemple, à fin septembre, Euler Hermes indiquait que son ratio de coût net avait perdu 5,7 points, passant de 22,4 % à 28,1 % fin septembre 2010. « Il s’est dégradé car notre chiffre d’affaires a diminué et les coûts de réassurance ont augmenté fortement », explique Ludovic Sénécaut. En outre, le rendement de leurs portefeuilles financiers, composés essentiellement d’actifs obligataires, diminue sensiblement dans un contexte de taux d’intérêt bas. Et l’avenir ne s’annonce guère sous de meilleurs auspices, Euler Hermes prévoyant « un ralentissement de la croissance économique mondiale en 2011 » et une poursuite des défaillances d’entreprise. Dans un tel contexte, réussir à maintenir sa rentabilité tout en cherchant la croissance du chiffre d’affaires s’avère être un réel défi. « Ce ne sera pas simple car les perspectives de croissance économique ne s’annoncent pas brillantes », conclut Yves Poinsot. 

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