Les assureurs britanniques dans la vague réglementaire

le 05/04/2012 L'AGEFI Hebdo

Après une bonne année 2011, les assureurs-vie s’arment pour l’avenir.

Solvabilité II pourrait inciter Prudential à déménager à Hong Kong.

Pour les assureurs-vie britanniques, l’année passée a plutôt été un bon millésime. A la différence de certains assureurs européens, ils ont été largement épargnés par la crise de la zone euro : à l’exception notable d’Aviva dont l’exposition à la dette souveraine de l’Italie est restée significative, celle de la majorité des assureurs britanniques aux économies européennes périphériques a représenté en moyenne moins de 5 % des capitaux propres, selon une étude publiée par Fitch (UK Life Insurers Sheltered from Eurozone Peripherals). Leur solidité financière est restée intacte, proche des niveaux atteints juste avant la crise de 2007, « conséquence d’une réduction de leur exposition aux actions, d’une amélioration de la qualité de crédit de leur portefeuille d’obligations et des programmes de couverture », selon l’étude. Les profits sous-jacents de ces assureurs ont même progressé, grâce à une politique de réduction des coûts rigoureuse et à un recentrage sur les produits plus rentables. La volatilité des marchés financiers a cependant eu un impact négatif sur leur résultat net : Aviva a d’ailleurs affiché un bénéfice après impôts en forte baisse, contrecoup de la réduction de la valeur de son portefeuille d’investissements. Seul Prudential, dynamisé par la croissance de ses opérations asiatiques, a enregistré une hausse de ses profits l’an dernier. 2011 aurait ainsi pu se passer sans encombre pour Prudential s’il n’y avait Solvabilité II. Le traitement des filiales basées hors de l’Union européenne, soumises aux mêmes règles que le siège, par la directive européenne pose un sérieux problème au groupe.

Principe d’équivalence

Si Bruxelles autorise les entreprises à utiliser les règles prudentielles locales pour calculer leurs exigences de fonds propres - à la condition que celles-ci soient considérées comme les pendants à Solvabilité II -, ce principe d’équivalence ne s’applique qu’à la Suisse, au Japon (réassurance) et aux Bermudes (assurance), mais pas aux Etats-Unis où Prudential génère un tiers de ses profits. Cette non-reconnaissance d’équivalence pourrait contraindre l’assureur à renforcer ses niveaux de capitaux pour ses opérations d’assurance-vie américaines Jackson, et le placer dans une situation anticompétitive face aux assureurs locaux. Du coup, Prudential réfléchit toujours à un éventuel déménagement à Hong Kong dans l’attente d’une réunion de son conseil d’administration à ce sujet. Sans aller jusqu’à envisager de quitter Londres, Aviva a également manifesté son inquiétude face à ce principe de non-équivalence avec les Etats-Unis. Les experts ne s’attendent cependant pas à une importante vague de délocalisations des sièges : « Bien que ce besoin en capital supplémentaire pourrait constituer un sérieux fardeau, nous pensons que le régime américain obtiendra au final un statut d’équivalence », estime Sonja Zinner, directeur au département assurances chez Fitch.

La question de l’équivalence n’est d’ailleurs pas le seul point d’achoppement outre-Manche. La directive Solvabilité II impose aussi des exigences de capitaux plus lourdes pour les produits de rente viagères, particulièrement importantes outre-Manche et dont le volume de nouvelles primes atteint 11,2 milliards de livres (13,4 milliards d’euros). Le régulateur européen a introduit à l’automne 2011 un dispositif de matching premium, ou prime d’adossement, qui permet de répondre à la volatilité des titres souverains venant en adossement de ces produits de rente viagères : « Cette prime est ajoutée au taux d’escompte, ce qui permet aux assureurs de détenir moins de capital pour ce produit, explique Sonja Zinner. Or pour le moment, nous ne savons pas encore comment ce taux sera exactement calculé. Bien que les efforts de lobbying de l’industrie aient un impact - les besoins en capitaux pour les rentes viagères étant plus importants -, nous ne savons toujours pas de combien de capitaux supplémentaires les fournisseurs de rentes viagères devront avoir besoin. » Pour autant, ces besoins devraient rester dans des limites raisonnables. « Le régulateur n’a jamais voulu faire de Solvabilité II un événement significatif en matière de levée de capitaux, souligne Rob Jones, managing director de S&P. Nous ne nous attendons d’ailleurs pas à un changement de notation des assureurs britanniques suite à l’implémentation de la directive. » D’autant que les assureurs sont d’ores et déjà habitués à des niveaux d’exigences élevées : « Les assureurs britanniques sont très bien préparés à cette transition réglementaire dans la mesure où les critères de solidité financière et leur gestion du risque ont toujours été plus stricts que dans le reste de l’Europe », indique Bryan Joseph, responsable en matière de pratique actuarielle chez PwC. Au-delà des conséquences sur les besoins en capitaux, la prime d’adossement pourrait aussi avoir un impact sur l’allocation d’actifs des assureurs : « La directive met en avant la nécessité d’avoir des actifs notés triple A, et certains de nos membres utilisent des actifs dont les notations sont inférieures », rapporte Sarah Bailey, porte-parole de l’ABI, l’association des assureurs britanniques, qui représente 90 % des primes des assureurs outre-Manche. « Or cette obligation contredit l’idée que l’assureur est une personne prudente qui ne prendra aucune décision inconsidérée avec l’investissement de son client » : dans une étude récente (Solvency 2: the Long and Winding Road), Morgan Stanley estime en effet que les assureurs exposés aux rentes sont susceptibles d’investir davantage dans des actifs illiquides (actifs immobiliers ou encore actifs à court terme mais très bien notés, NDLR) afin de produire de meilleurs retours pour leurs actionnaires et permettre de soutenir la politique tarifaire des produits de rente.

La retraite et la parité aussi

Si Solvabilité II apparaît comme la transformation réglementaire majeure du secteur, d’autres échéances attendent les assureurs britanniques : dès octobre 2012, la réforme des retraites outre-Manche, qui passe par un enregistrement automatique des salariés aux fonds de pension de leur entreprise en l’absence d’opt-out (régime de renonciation) de leur part, va ajouter un surcroît de compétition dans le secteur : « Ces réformes exposent le secteur de l’assurance-vie britannique au risque que d’autres organisations, à l’image par exemple du National Employment Savings Trust (NEST), un fonds de pension à bas coûts créé par le gouvernement britannique, entrent dans la compétition pour offrir des retraites d’entreprise », prévient S&P. Contraints également de se conformer, à partir de décembre 2012, à la directive européenne en matière d’égalité hommes-femmes sur les contrats d’assurance, les assureurs britanniques devront également subir les conséquences de l’introduction de la Retail Distribution Review, attendue pour début 2013. Cette nouvelle loi va ainsi transformer le mode de rémunération des conseillers financiers, forcés désormais de négocier directement avec leurs clients le montant de leurs commissions, et ce en amont de toute transaction : « Cette règle va inciter les assureurs à se concentrer davantage sur la différenciation du produit plutôt que sur les commissions accordées au travers de leurs canaux de distribution, explique un analyste du secteur. Dans un marché qui deviendra de plus en plus compétitif, la structure tarifaire va devoir devenir plus transparente pour les consommateurs ; et du point de vue des assureurs, les coûts d’acquisition devraient décroître. » Autant d’inconnues que les assureurs devront parvenir à intégrer dans leur modèle économique dans les tous prochains mois.

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