Arkéa, un groupe à part entière cherche à émerger du Crédit Mutuel

le 15/03/2012 L'AGEFI Hebdo

En faisant évoluer sa politique de marque, la branche ouest du mutualiste gagne en autonomie, pas en indépendance.

Deux groupes concurrents », dans « une association » dont le seul lien ne serait plus guère que la marque Crédit Mutuel : voilà en substance comment Jean-Pierre Denis, président de Crédit Mutuel Arkéa, décrit la relation entre son pôle de bancassurance, dont le siège est à Brest, et celui présidé par Michel Lucas à Strasbourg. De part et d’autre, la rupture semble consommée. Passant fin 2010 de la direction générale à la présidence de la Confédération nationale du Crédit Mutuel (une association loi 1901 regroupant les différentes structures régionales), Michel Lucas a montré qui est le patron. Sur le terrain, la concurrence est ouverte. Arkéa reprend la participation du Crédit Foncier dans CFCAL-Banque, spécialiste de la consolidation de créances né en Alsace-Lorraine. Le CIC Ouest, filiale du pôle de Michel Lucas (le CIC a été racheté en 1998), décide d’ouvrir une trentaine d’agences en Bretagne. Jean-Pierre Denis annonce la constitution d’une plate-forme commune avec Oney Banque Accord (100 % groupe Auchan). Michel Lucas scelle une alliance avec Banque Casino avec une montée au capital à hauteur de 50 %... Jean-Pierre Denis veut démontrer son autonomie. De fait, il dispose de ses propres système d’information, banque de marché et d’investissement et producteurs (assurances, gestion d’actifs, crédit à la consommation, etc.) qu’il partage avec les trois fédérations (Bretagne, Sud-Ouest et Massif Central) dont Arkéa est l’organe de tête. De plus, il a débouclé ses participations croisées avec d’autres entités du groupe, notamment dans Suravenir.

Equilibre

La compagnie d’assurance-vie et prévoyance illustre les objectifs du plan stratégique Horizons 2015 d’Arkéa présenté en juillet 2008 : ouvrir la distribution à l’échelon national et les outils de production à des acteurs externes. « Nous sommes maintenant parvenus à un bon équilibre entre réseaux distributeurs locaux et autres canaux (Fortuneo, Banque Privée Européenne, etc.), estime Ronan Le Moal, directeur général. En devenant fournisseurs de solutions industrielles clés en main, nous avons pour objectif que nos ‘usines’ réalisent 30 % de leurs revenus hors du groupe. » ProCapital (services titres) réalise même près de la moitié de son activité ainsi, avec Allianz Banque ou RCI Banque. Les résultats 2011 d’Arkéa montrent ainsi une performance qui lui est propre - avec une croissance de 8,3 % du produit net bancaire (PNB) et de 6,1 % du résultat brut d’exploitation (RBE). « Notre projet à moyen terme a été adopté avant la crise, mais ne nécessite pas d’être amendé, se flatte Jean-Pierre Denis, parce que nous disposons d’un modèle simple et encore plus pertinent dans ce contexte. »

David et Goliath

Michel Lucas ne peut avancer de telles progressions pour son pôle qui s’est pourtant considérablement renforcé. « Il nous a fallu presque vingt ans pour faire CM5-CIC, rappelle-t-il. Cinq autres fédérations viennent de nous rejoindre. » A périmètre constant, le PNB 2011 aurait chuté de 7 % comparé à 2010, a indiqué Alain Fradin, directeur général, lors de la présentation des comptes consolidés de CM10-CIC, et le RBE de 18 %. Aucun autre réseau en France ne voit son PNB reculer. Les cinq nouvelles fédérations ralliées à CM-CIC contribuent pour environ 200 millions d’euros au résultat net comptable, mais cela ne suffit pas à compenser l’impact de la crise grecque. Les résultats nationaux du Crédit Mutuel, dont Michel Lucas a précisé qu’ils consolidaient « 322 filiales en plus des 18 fédérations », reflètent donc bien la situation du pôle de Strasbourg qui compte pour « 82 % du total ».

Strasbourg, qui a toujours assis son développement sur la banque, l’assurance (le deuxième métier du groupe) et l’informatique, poursuit sa stratégie interne d’absorption : avec Crédit Mutuel d’Anjou, il faut maintenant parler de CM11-CIC. Il n’y a plus désormais que trois fédérations qui ont encore leur propre caisse fédérale assurant les fonctions bancaires : La Roche-sur-Yon, Laval et Lille. CM-CIC a aussi engagé sa diversification dans le crédit à la consommation et à l’international en rachetant les activités de Citigroup en Allemagne (TargoBank), puis Cofidis ou Monabanq ; en nouant un accord avec l’espagnol Banco Popular qui a permis de créer une plate-forme commune de 124 agences rebaptisée Targobank en novembre dernier, ou en signant un accord de coopération avec le mouvement canadien Desjardins. A chaque fois, les technologies constituent un cheval de Troie. La stratégie a fait ses preuves au sein du groupe. « Les quatorze banques du CIC et les onze fédérations du Crédit Mutuel peuvent maintenant être traitées sur la même plate-forme de logistique et de production avec CM-CIC Services, a annoncé Michel Lucas. Au Maroc, le centre informatique, calqué sur le nôtre, que nous avons fourni à notre partenaire BMCE, peut nous offrir des possibilités de développement en Afrique subsaharienne. » CM-CIC dispose par ailleurs d’un opérateur virtuel de téléphonie mobile et a constitué un pôle de presse régionale. Et reste pragmatique : « En Tunisie, les activités se développent correctement, mais nous surveillons de près le contexte national. L’hypothèse d’une vente n’est pas exclue. Nous prendrons notre décision d’ici à la fin de l’année. »

Corps et biens

Ces avancées soulèvent des craintes dans le groupe. Toutefois, le fonctionnement de la Confédération est tel que « la solidarité est mise en œuvre sur le périmètre de base de la Confédération, explique Michel Lucas. Au-delà, il ne pourrait s’agir que d’accords bilatéraux ». En outre, chaque entité est sollicitée à hauteur de sa taille de bilan. Si Targobank par exemple venait à poser un problème, la solidarité ne pourrait jouer que sur une base volontaire. Ce scénario est théorique puisque les analystes ne relèvent pas à ce jour de risques particuliers, mais donne des éléments pour comprendre la position de Brest dans le groupe.

Dévoilée en avril 2011, la nouvelle architecture de marque du Crédit Mutuel Arkéa s’inscrit dans le cadre du projet Horizons 2015 et renforce la visibilité d’Arkéa sur Crédit Mutuel pour promouvoir son originalité, notamment en business to business. Mais le temps n’est pas venu de faire tomber l’enseigne Crédit Mutuel des caisses locales. En outre, l’organe central d’Arkéa est la Confédération. Les autorités bancaires peuvent exercer une surveillance particulière sur certaines entités : la Caisse centrale de la Banque Fédérative du Crédit Mutuel, le CIC, Arkéa ou le Crédit Mutuel Nord Europe, mais elles passent par la Confédération qui agrée les directeurs généraux des fédérations et les responsables régionaux de l’Inspection, prend toutes mesures nécessaires au bon fonctionnement du groupe et « assure la responsabilité du contrôle et la cohérence du développement », insiste Michel Lucas. Pour en sortir, Arkéa devrait obtenir l’accord des autorités. L’autonomie n’est pas l’indépendance. Mais pour l’heure, chacun scrute l’horizon 2015, date à laquelle le mandat du président Michel Lucas arrivera à son terme.

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