DOSSIER Microfinance

Des acteurs de plus en plus professionnels

le 25/08/2011 L'AGEFI Hebdo

Institutions de microfinance et investisseurs cherchent des standards qui garantissent l’efficacité du secteur.

La microfinance est-elle devenue un actif comme les autres ? Ce n’est sans doute pas encore tout à fait le cas en France, où les fonds spécialisés ont toujours du mal à collecter beaucoup d’argent, mais de nombreux indices mettent en évidence une réelle professionnalisation du secteur. « La microfinance a déjà trente ans d’existence, souligne Jean-Luc Perron, délégué général de la fondation Grameen Crédit Agricole. Elle dispose de bases de données, de méthodologies, d’outils spécifiques, d’agences de notation… Même si la plupart des institutions de microfinance (IMF) sont encore de taille modeste, elles ont acquis leur autonomie financière, se passent désormais de subventions et sont à l’aise avec les notions telles que le PAR 30 (portefeuille à risque à trente jours, NDLR). Ce secteur est déjà très professionnel. »

Et pour cause, il compte déjà 15.000 IMF et près de 200 millions d’emprunteurs. Par endroit, elle est en pleine phase d’industrialisation et le secteur dans son ensemble se montre capable de soutenir des débats fondamentaux sur ses missions, ses méthodes et sur sa capacité à innover pour résoudre des questions liées à la pauvreté. Les acteurs travaillent ainsi à la création de produits spécifiques de microcrédit, mais aussi d’assurance, d’épargne, de transfert d’argent ou des moyens de paiement. L’idée est, comme pour tout autre secteur d’activité, d’adapter l’offre à la demande et de croître pour couvrir un immense marché, celui des personnes pauvres. La microfinance n’est donc plus seulement l’affaire de quelques organisations non gouvernementales (ONG) fonctionnant à base de subventions, elle s’est transformée en un véritable secteur économique qui attire les investisseurs. Certaines IMF sont autosuffisantes et financent leur propre développement, en particulier si elles ont la capacité à collecter l’épargne locale. Leur fonctionnement s’apparente de plus en plus à celui de banques classiques. D’ailleurs, les régulateurs de certains pays s’intéressent de près au secteur avec des effets variés. Preuve que la microfinance parvient à maturité, l’une des tables rondes du colloque international sur la microfinance organisé à Paris le 8 juillet dernier, en prélude au G20, était intitulée « Quelles leçons peuvent tirer les pays du Nord des pratiques de microfinance des pays du Sud ? ».

Etablir des standards

La professionnalisation du secteur apparaît notamment dans le foisonnement d’initiatives tendant à analyser l’activité des IMF, à réfléchir sur leur fonctionnement, à évaluer leur efficacité dans la lutte contre la pauvreté et à essayer de converger vers des standards communs. Premiers outils d’analyse, les audits financiers sont largement entrés dans les mœurs en particulier grâce au CGAP, organisation dépendant de l’Organisation des Nations unies (ONU). L’évaluation de la performance sociale est également devenue une évidence et plusieurs méthodologies sont apparues. Actuellement, 1.700 IMF transmettent leurs chiffres au Mix Market (Microfinance Information Exchange), une base de données accessible sur internet qui contribue à la transparence du secteur. Des réseaux d’IMF se sont constitués afin, notamment, de partager de bonnes pratiques. De nombreux chercheurs suivent le secteur de très près et produisent une importante littérature sur ses pratiques. Des groupes de travail se sont mis en place au fur et à mesure de l’apparition du besoin d’établir des standards. Par exemple, la Smart Campaign a été lancée en 2005 pour renforcer la protection des emprunteurs, Microfinance Transparency s’est constituée pour promouvoir la clarté des taux d’intérêt pratiqués par les IMF, la Social Performance Task Force s’est donné pour objectif de définir les principes de bon fonctionnement des IMF (gouvernance, protection des clients, produits adaptés aux besoins, responsabilité sociale, suivi des clients, performance financière responsable) et les investisseurs eux-mêmes se sont engagés sur des principes d’inclusion financière que les banquiers et assureurs français ont rassemblés dans une charte sur l’investissement responsable.

Sur le terrain, les IMF recourent à l'assistance technique. « Les IMF ont besoin de compétences en gestion des risques. Elles doivent renforcer leurs procédures, leurs effectifs et leurs équipements informatiques, énumère Michael Knaute, chief executive officer d’Oxus Development Network, qui leur fournit de l’assistance technique. La gouvernance a également un rôle très important pour garantir la mission sociale et on a vu parfois un manque de discernement de dirigeants d’IMF dans une situation de croissance très forte du secteur. La microfinance a aussi globalement besoin de plus de régulation. » La plupart des spécialistes s’accordent sur ce point : un encadrement juridique est nécessaire, car la microfinance doit garantir les droits des clients et lutter contre les abus, mais ce cadre doit être adapté sous peine d’empêcher la création ou l’émergence d’IMF. L’instauration de centrales de risques spécialisées en microcrédit fait partie des mesures vouées à éviter le risque de surendettement.

L’ONG Planet Finance propose ainsi du conseil aux Etats qui veulent mettre en place un cadre de régulation pour la microfinance. « Nous travaillons essentiellement sur appel d’offres, comme celui que nous venons de remporter pour accompagner le Sénégal dans la mise en place de sa stratégie de 'mobile banking', explique François Durollet, directeur général de Planet Finance. Nous fournissons aussi de l’assistance technique aux IMF sur leur gestion financière, le 'risk management' ou la formation des agents de crédit. Nous nous intéressons à la transparence des comptes, aux méthodes de recouvrement, et à la mise en place de nouveaux produits d’épargne ou de crédit… Nous accompagnons également les IMF qui changent de système d’information ou celles qui veulent se constituer en réseau. »

Assistance et compétences

L’assistance technique recouvre en fait tout ce qui renforce la capacité des IMF à mieux remplir leur mission dans la pérennité et le respect de la législation locale. Planet Finance collabore également avec les banques qui veulent aller sur ce marché.

Côté investisseurs aussi, on assiste à une structuration des démarches. Les fonds spécialisés, habitués aux audits financiers, ont pris l’habitude de demander un rating social des IMF pour vérifier qu’ils investissent de façon responsable, mais aussi pour circonscrire le risque de réputation. BNP Paribas, Natixis AM et Crédit Agricole sont très attentifs à bien choisir les IMF qu’ils financent afin de respecter la politique d’investissement qu’ils ont définie. Néanmoins, certains appellent les investisseurs à aller plus loin. « Investir dans de petites IMF rurales prêtant surtout aux femmes, c’est bien et c’est important, mais il faut sortir de l’image d’Epinal que traîne la microfinance en France, estime Sébastien Duquet, directeur de PlaNIS ResponsAbility (huit fonds d’impact investment). On peut aussi avoir un fort impact en investissant dans de grandes banques locales de microfinance qui, par leur taille et le fait qu’elles collectent l’épargne, ont une portée forte sur leur marché. Si l’on souhaite véritablement soutenir le développement économique des pays pauvres, nous devons aussi investir dans des structures à l’échelle régionale ou nationale. »

Mais changer de dimension nécessite l'adhésion du grand public qui ne devrait pas être difficile à obtenir, et la création de véritables véhicules d’investissement en microfinance qui puissent drainer des flux financiers importants, notamment en provenance des investisseurs institutionnels. Or la poche microfinance des fonds 90-10 n’atteint jamais les 10 %, alors qu’en Suisse ou ailleurs, des fonds 100 % microfinance collectent massivement. Une évolution qui nécessite la prise de conscience et l’intervention du régulateur français… quand il aura le temps.

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