L'invité de L'Agefi - Robert Engle, professeur de finance à la Stern School of Business, New York University, prix Nobel d’économie en 2003

« Les 20 premières banques d'Europe ont besoin de 990 milliards de dollars »

le 02/02/2012 L'AGEFI Hebdo

Robert Engle, invité par la Fondation Banque de France, a présenté le travail du Volatility Laboratory sur le risque systémique le 25 janvier à Paris.

Propos recueillis par Jérémie Marais

L'Agefi Hebdo - Que pensez-vous des critères utilisés par le Conseil de stabilité financière (CSF) pour identifier les SIFIs - institutions financières d’importance systémique ?

Robert Engle - Ce sont des critères* naturels à regarder. Mais le CSF ne dit pas très bien comment les combiner pour faire une liste de SIFIs. Dans la mesure où cela demande un jugement des régulateurs, la direction n’est pas claire. Le CSF a passé trois ans à élaborer cette liste, et en fin de compte, c’est exactement la même que la nôtre, à une exception près. Nous faisons juste des calculs chaque semaine basés sur des données de marché. Notre liste peut changer après une émission d’obligations ou un événement économique. Le CSF ne pourrait pas faire cela et prévoit d’actualiser sa liste seulement une fois par an. Il est aussi important que les institutions puissent sortir de la liste si elles veulent éviter une régulation et une supervision supplémentaires en réduisant leur taille, leur levier ou leur risque. Elles ne peuvent pas le faire parce que la méthode du CSF n’est pas transparente.

Renforcer la supervision, les autorités de résolution de crise, établir des « living wills », augmenter les exigences de capital… Que pensez-vous des mesures prises ?

Elles sont raisonnables mais ne sont pas coordonnées avec soin. Par exemple, l’idée d’un testament (living will) et d’une meilleure autorité de résolution est très bonne, cela suggère que les institutions devraient internaliser l’externalité du risque systémique. Mais au moment où il faudra laisser les établissements faire faillite, est-ce que cela fonctionnera vraiment ? Le rôle de la régulation devrait être de prévenir le besoin d’utiliser ce parachute. Donc cela n’est pas un substitut aux exigences de capital. De plus, une régulation efficace ne devrait pas requérir beaucoup de supervision, de jugement des régulateurs.

Est-ce la fin du problème du « trop grand pour faire faillite » ?

Si les exigences de capital sont efficaces, proportionnées aux risques que les banques prennent, le problème ne se poserait plus car elles ne seraient pas autorisées à prendre assez de risques pour faillir. Les banques ne veulent pas courir le risque d’une faillite, donc elles prennent le levier qu’elles estiment prudent. Mais en faisant ce calcul, elles ne mesurent pas bien l’effet sur le reste de l’économie, et prennent donc naturellement plus de risque qu’il est raisonnable d’un point de vue social. C’est pourquoi les régulateurs doivent imposer des exigences de capital.

Comment les régulateurs devraient-ils calculer ces exigences ?

Les règles de Bâle reposent sur des pondérations de risque qui sont par nature faussées. Toute pondération risque de ne pas être constante dans le temps. Au lieu d’avoir à pondérer chaque actif, nous devrions regarder tout le portefeuille d’activités d’une banque et calculer son risque. L’avantage est de prendre en compte les corrélations entre actifs et leur volatilité. Notre modèle, le SRISK, est conçu pour mesurer le risque d’un établissement en entier.

Quel est son but ?

Il mesure le montant de fonds propres dont un établissement aurait besoin s’il y avait une autre crise financière. Comme il est généralement difficile de lever du capital dans une crise, il est naturel pour une banque de demander le soutien du gouvernement pour éviter l’insolvabilité. A ce moment-là, les représentants des contribuables doivent déterminer à quel point il serait dévastateur de laisser l’établissement faire faillite au lieu de le sauver. Donc les régulateurs devraient demander aux banques d’avoir assez de capital ex ante, en fonction des risques et du levier qu’elles prennent.

Comment mesurez-vous le risque ?

Nous nous intéressons non seulement à la volatilité du prix de l’action d’une institution mais aussi à son évolution si l’ensemble du marché baisse. Nous définissons une crise comme la baisse du marché actions de 40 % en six mois. Dans ce cas, que ferait le prix de l’action de l’institution ? Nous pouvons voir que le ratio dette sur capital, c’est-à-dire le levier, augmenterait radicalement et que la banque pourrait donc être au bord de la faillite si elle n’a pas assez de fonds propres (une exigence de 8 %). Nous remplaçons la valeur comptable du capital par sa valeur de marché pour mesurer celle des actifs, le ratio de levier est donc la valeur comptable de la dette par rapport à la valeur de marché du capital.

Pourquoi la valeur de marché du capital est-elle plus pertinente ?

C’est vraiment lorsque cette valeur de marché devient faible qu’il y a une ruée sur la banque, qu’elle ne peut plus faire de l’intermédiation ni emprunter d’argent. Toutes ces choses qui amènent la faillite arrivent généralement quand les valeurs de marché sont faibles, et non quand les valeurs comptables le sont. Cela dit, je ne pense pas que les exigences de capital devraient changer d’un jour à l’autre. Elles devraient être lissées dans le temps.

Quelles sont les banques les plus systémiques en Europe ?

Pour les banques européennes, nous prenons une exigence de capital de 4 % parce qu’elles utilisent les IFRS qui doublent la valeur comptable de leurs actifs. Au 20 janvier, Deutsche Bank, BNP Paribas, RBS, Barclays et Crédit Agricole sont les plus systémiques. Les vingt premières ont besoin de 990 milliards de dollars pour éviter une crise financière, ce qui est 15 % plus élevé qu’en août 2008. La nouvelle facilité de liquidité de la Banque centrale européenne est d’une grande aide mais elle ne stabilise pas leur bilan et ne remplacera pas le capital perdu. Il est possible qu’il soit trop tard pour leur demander de lever du capital et qu’elles aient besoin d’être recapitalisées.

Et si l’Europe résout la crise des dettes souveraines avant ?

Pour résoudre la crise, les Etats les plus forts de la zone euro devraient soutenir temporairement les membres les plus faibles. Si c’est fait avec un « big bazooka », le coût final serait faible. Cela impliquerait de garantir les dettes d’une certaine façon et de recapitaliser quand même les banques. Politiquement, c’est difficile. Mais si la zone euro éclate, l’Allemagne sera le plus grand perdant.

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