L'interview finance

Le climat impose de revoir en profondeur l’information financière des investisseurs

le 21/04/2016

Christian Thimann - Membre du Comité exécutif d’Axa, vice-président de la Task force on climate-related financial disclosure

« Le groupe de travail sur l’information financière sur les risques liés au climat attend impatiemment les retours des investisseurs (assureurs, banquiers, gérants) et des industriels dans le cadre de sa consultation sur les meilleures pratiques en matière de communication. La transition vers une société décarbonée doit s’effectuer sans choc pour les marchés et sans désinvestissements brutal », explique Christian Thimann.

Le monde financier a besoin d’un cadre cohérent pour investir dans un monde décarboné

Point de vue de Christian Thimann , directeur de la stratégie, de la responsabilité d'entreprise et des affaires publiques du groupe AXA (article publié dans Agefi Communautés).

L’Accord de Paris sur le climat issu de la COP21 devait être signé ce vendredi 22 avril. La date est historique, et chacune des parties prenantes doit maintenant se montrer à la hauteur des engagements pris. Le secteur de l’assurance ne doit pas faire exception. J’irais même plus loin : il a, au sein du monde financier en général, un rôle particulier à jouer pour donner à l’accord de Paris toute sa réalité. 
En effet, les assureurs ont l’obsession du long terme, afin de dégager les revenus correspondant à leurs engagements envers leurs clients, pris eux aussi sur la longue durée. C’est pour cette raison que nous investissons, par exemple, dans les infrastructures énergétiques ou de transports, très concernées par l’indispensable transition climatique. Mais celle-ci ne sera possible que s’il existe un cadre cohérent permettant aux entreprises de présenter aux investisseurs leur stratégie face au risque climatique, leur plan d’action et leurs investissements en vue de la transition vers un monde décarboné. Cette plus grande transparence permettra aux acteurs financiers (fonds d’investissement et de pension, banques, assureurs, etc.) de prendre des décisions éclairées face au risque climatique.
C’est le but que s’est fixé la « Task Force on Climate-related Financial Disclosure » (TCFD), dont j’ai l’honneur d’être l’un des vice-présidents. Ce groupe de travail, créé à l’initiative du G20 et du Conseil de Stabilité financière (FSB) et dirigé par Michael Bloomberg, devrait rendre ses propositions d’ici début 2017. 
Un accélérateur et un facilitateur au sein du G20
Notre groupe de travail ne part pas d’une page blanche. Il existe déjà de nombreux dispositifs volontaires ou contraignants afin que les entreprises diffusent leurs informations « climatiques », du type empreinte carbone, mix énergétique ou investissements en R&D. L’OCDE recense ainsi près de 400 cadres et recommandations en vigueur dans le monde ! Plus de 15 pays du G20 disposent de cadres réglementaires, aux côtés desquels ont émergé des initiatives volontaires comme le Carbon Disclosure Project, la Global Reporting Initiative ou encore le Sustainable Accounting Standard Board.
La première mission de la Task Force consiste donc à repérer les plus pertinents de ces dispositifs et à faciliter l’harmonisation des pratiques au sein du G20. Il lui revient également d’expliquer pourquoi de telles informations non-financières sont cruciales dans un processus d’investissement, de gestion des risques et potentiellement de régulation financière.
Des travaux en lien direct avec les questions économiques clés
Les travaux de cette Task Force abordent des questions dont la science économique débat actuellement. Par exemple : où se situe l’optimum en matière d’informations à fournir aux investisseurs ? Une information trop complexe ou trop volumineuse accroît-elle le risque de volatilité sur les marchés ? Comment appréhender économiquement le concept des stranded assets alors que la valorisation de ces actifs bloqués est « menacée » par les réglementations en matière de protection de l’environnement et de lutte contre le réchauffement climatique ?
Concernant l’économie du climat en particulier, nous nous posons d’autres questions : quel horizon de temps accorder aux entreprises et investisseurs pour apprécier leur stratégie de transition vers un monde décarboné ? Comment juger de la qualité de cette stratégie vu l’incertitude générale sur les options énergétiques et industrielles à favoriser ? Faut-il privilégier l’analyse de leur empreinte carbone actuelle ou leur dynamique de changement ? Les questions sont nombreuses. Les deux phases de consultation publique, la première étant ouverte depuis le début du mois et la deuxième étant prévue pour le début de l’année 2017, seront par conséquent un moment d’échange privilégié avec le monde académique et économique.
Un souci d’équité et d’équilibre entre les membres du G20
Au sein du G20, les situations économiques, financières et industrielles diffèrent : certaines économies reposent largement sur leurs banques quand d’autres dépendent d’acteurs qui opèrent sur les marchés actions et obligations ; certaines disposent d’un tissu industriel lui-même fortement incité à décarboner ses activités, d’autres sont dans des situations différentes, etc.
Les recommandations de notre groupe, qui seront adressées au FSB et au G20, doivent tenir compte de cette diversité afin de respecter la compétitivité et la juste concurrence. Ce point de vigilance rappelle les négociations complexes qui ont précédé l’accord politique de Paris en novembre 2015. Aujourd’hui, c’est au tour des milieux industriels et financiers, et en particulier des assureurs, de relever le défi. En travaillant avec la « Task Force on Climate-related Financial Disclosure », ils confirment leur engagement à mettre en œuvre l’accord de Paris et à progresser vers un monde qui comprend et contrôle mieux le risque climatique.

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