Le pétrole risque de pâtir d’un accord alambiqué

le 14/04/2020 L'AGEFI Quotidien / Edition de 7H

Les pays de l’Opep+ aboutissent à une réduction historique de la production, mais probablement insuffisante.

Puits de pétrole en exploitation à Santa Barbara (Californie) Photo: Bloomberg
La production d’or noir sera abaissée de 9,7 mbj à partir du 1er mai.

C’est une diminution volontaire de la production de pétrole de 9,7 millions de barils/jour (mbj) historique, loin devant celle de 2,2 mbj en 2008 ! Mais que l’accord des pays producteurs de pétrole de l’Opep associés à d’autres pays comme la Russie dans l’Opep+ fut difficile à signer. Alors qu’on l’attendait dès jeudi soir, le Mexique (production actuelle : 1,78 mbj) avait bloqué le deal final, ne souhaitant limiter son geste qu’à 100.000 barils/jour au lieu de 400.000.

La réunion des ministres de l’Energie du G20, vendredi, devait être l’occasion de régler le différend, d’autant qu’elle a été suivie d’un échange entre le président du Mexique, Andres Manuel Lopez Obrador, et le président Donald Trump, en vue d’un soutien «diplomatique» via une réduction surprise de 250.000 à 300.000 barils/jour des Etats-Unis (13 mbj). Mais cette deuxième réunion n’a accouché que de promesses de mesures «immédiates» de coopération afin de «stabiliser le marché de l’énergie».

Il aura donc fallu une nouvelle visioconférence de l’Opep+ pour aboutir dimanche à une baisse de la production de 9,7 mbj (au lieu des 10 mbj prévus), pour deux mois à partir du 1er mai, avant un ajustement à 7,7 mbj jusqu’à fin décembre. Cela correspond à une diminution de 21% par pays de l’Opep+ sur leurs productions d'octobre 2018, sauf pour l'Arabie saoudite (production actuelle : 11,2 mbj) et la Russie (production actuelle : 10,6 mbj), pour lesquelles une base commune de 11 mbj a servi de référence. Le Mexique, dont Bloomberg expliquait la résistance par des stratégies de couverture tant au niveau de la compagnie nationale Pemex que de l’Etat, a donc bénéficié d’un «passe-droit» appuyé par la promesse d’un effort des Etats-Unis.

Enrayer la chute

Cette initiative vise à enrayer la chute des cours, qui a dépassé les 50% depuis janvier, à cause du désaccord au sein de l’Opep+ le 6 mars - qui a mené à un arrêt brutal des réductions de production le 1er avril - et de l’arrêt de l’économie avec la crise du coronavirus. Mais cela ne suffira probablement qu’à diminuer la vitesse de remplissage des espaces de stockage face à une demande mondiale qui s’est effondrée d’environ 30 mbj et 30%. Rien qu’aux Etats-Unis, la consommation d'essence a chuté de 48% à 5,1 mbj en quatre semaines. L’accord a d’ailleurs eu un effet limité sur les cours qui, après avoir perdu 15% et 10% jeudi soir avant la fermeture de Pâques, ont rouvert par un léger sursaut avant de se stabiliser, lundi, autour de 23 dollars/baril pour le contrat mai 2020 sur le brut WTI et de 32 dollars/baril pour le contrat juin 2020 sur le Brent.

Alors que  BNP Paribas évoquait un «cours plancher», UBS envisage une poursuite de la dégringolade au-dessous des 20 dollars/baril. «L'ampleur du choc de demande est tout simplement trop importante», écrit aussi Goldman Sachs. Conscients du problème, l'Arabie saoudite, le Koweït et les Emirats arabes unis pourraient aller plus loin sur une base volontaire, mais souhaitent que les autres pays producteurs n'appartenant pas au groupe Opep+ participent à un effort supplémentaire de 5 mbj - Canada (4,4 mbj) et Norvège (2 mbj) auraient ouvert cette possibilité. Et l’accord de dimanche pourrait mettre ces pays, ainsi que les Etats-Unis et le Brésil, devant leurs responsabilités.

«Oui, l’Opep+ a fait sa part du travail, mais le fait que cela ne commence qu’en mai et pour deux mois limite l’effet de la mesure, ajoute Benjamin Louvet, gérant matières premières chez Ofi AM. Et la reprise des discussions entre Riyad et Moscou est intéressante, mais cet accord, censé prévoir ensuite un ajustement de 5,8 mbj jusqu’au 30 avril 2022, pourra être remis en cause régulièrement, et dès la réunion du 10 juin.»

L’aide des Etats-Unis reste hypothétique car le pays, bien que très concerné, a peu de moyens d’agir directement sur ses compagnies privées. Beaucoup estimaient aussi que l’offre locale pourrait se réguler d’elle-même – d’au moins 2 mbj selon le secrétaire américain à l’Energie Dan Brouillette - avec l’abandon des investissements par des compagnies de pétrole de schiste affaiblies, ce qui pourrait arranger des concurrents américains. Les banques du pays, investies pour 200 milliards de dollars dans le secteur, créeraient d’ailleurs déjà des sociétés d’investissement spécialisées afin de pouvoir, comme à la fin des années 80, se substituer aux compagnies en faillite le temps que les cours remontent, plutôt que de vendre «à la casse» les actifs récupérés des liquidations. Au passage, elles pourraient constituer des pools d’actifs susceptibles d’intéresser les majors, que des actifs trop éparpillés n’intéressaient pas jusque-là.

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