Berlin place la zone euro dans l'embarras

le 20/05/2010 L'AGEFI Quotidien / Edition de 7H

La restriction unilatérale des ventes nues pénalise les marchés de capitaux européens

Si l’Allemagne espérait décourager les «spéculateurs» et endiguer la baisse de l’euro, c’est raté. En interdisant sur son territoire les ventes «nues» de titres d’Etat de la zone euro et les CDS souverains qui ne servent pas à couvrir un risque, Berlin a provoqué une nouvelle défiance des investisseurs à l’égard des actifs de la région. La monnaie unique a connu une séance très volatile. Cette décision unilatérale témoigne du raidissement de l’Allemagne sur les questions financières et, une fois encore, du manque de cohésion de l’Europe.

L'Allemagne n’avait pas prévenu ses partenaires ni Bruxelles. Si l’Autriche semble pencher du côté de son voisin, la ministre de l’Economie Christine Lagarde a indiqué que Paris ne suivrait pas les traces de Berlin. Le commissaire aux Services financiers Michel Barnier a rappelé l’intérêt d’un «régime européen qui permette d'éviter les arbitrages réglementaires et la fragmentation». La Commission doit lancer une consultation courant juin sur les ventes à découvert pour aboutir à une proposition législative en octobre. Bruxelles s’appuiera pour cela sur les travaux d’un groupe réunissant superviseurs boursiers et banquiers centraux.

Or lesdits gendarmes des marchés se montrent prudents. Eddy Wymeersch, le président du Comité des superviseurs boursiers européens (CESR), a jugé «peu probable» une extension des mesures allemandes à l’ensemble de l’Europe. Quant à Jean-Pierre Jouyet, le président de l’AMF, il a souligné qu'aucun problème sur la dette souveraine française ne justifie une telle décision dans l'Hexagone.

Le sujet pourrait être abordé demain à l’occasion des travaux sur la gouvernance économique menés par Herman Von Rompuy, le président du Conseil européen.

La commission Econ du Parlement européen, de son côté, a voté le 17 mai dans le cadre du projet de directive gestion alternative un article demandant à Bruxelles de renforcer la transparence des ventes à découvert et les pouvoirs des régulateurs.

Cette cacophonie et ce cavalier seul de Berlin ne pouvaient survenir au pire moment pour la monnaie unique. «Interdire les ventes à découvert de certains titres a incité les traders à être courts sur un actif de substitution (proxy), et l’euro remplit le plus facilement ce critère», explique David Bloom, stratégiste change de HSBC. Tombée à 1,214 dollar, la devise s’est ensuite reprise au-dessus des 1,23, sur des rumeurs d’intervention de la Banque centrale européenne.

Les dégâts risquent d’être durables. «Des mesures de cette nature mettent directement sous pression l’attractivité des marchés de capitaux européens», estime Commerzbank. Pour la recherche change de HSBC, «des marchés monétaires et obligataires liquides, profonds et transparents sont l’un des attributs clés d’une monnaie de réserve. Ces mesures vont exactement à l’encontre de ce critère, dont les gérants de réserves tiennent compte pour investir leurs fonds». Et même si l’interdiction est temporaire, elle accroît le risque réglementaire qui pèse en Europe sur les investisseurs.

Motivée par des questions de politique intérieure, l’attitude de Berlin se fait sentir sur d’autres sujets sensibles. L’Allemagne pose ses conditions au fonctionnement du Fonds de stabilité européen de 440 milliards d’euros, dont les modalités techniques feront l'objet de discussions demain (lire aussi page 4). La chancelière Angela Merkel a aussi vanté hier les vertus d’une taxe sur les banques.

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