La fuite des dépôts en Grèce place la BCE devant un dilemme

le 21/05/2012 L'AGEFI Quotidien / Edition de 7H

La zone euro pourrait accepter une hausse du financement accordé par la banque centrale nationale à travers sa ligne d'urgence

Bank run: ces deux mots, synonymes de files d’attente aux guichets des banques et de fuite des déposants, ont refait leur apparition sur le radar des investisseurs. En Grèce, où le secteur a perdu 30% de ses dépôts depuis 2010, le président a évoqué le 14 mai des retraits de 700 millions d’euros sans spécifier sur quelle durée ils auraient eu lieu. En Espagne, seule Bankia a dû démentir des rumeurs similaires, que beaucoup d’analystes prenaient vendredi avec les précautions d’usage.

Le sujet n’est pour l’heure systémique qu’en Grèce. Deux aspects sont à distinguer. En décidant le 16 mai d’exclure de son refinancement quatre banques grecques, la BCE a pris une décision technique et temporaire. Ne pouvant prêter à des établissements non solvables, elle attend que ces quatre prêteurs soient recapitalisés, dans un premier temps à hauteur de 18 milliards d’euros. Un processus prévu depuis des mois dans le cadre du deuxième plan de soutien au pays, mais qui a pris du retard. Un officiel grec a indiqué vendredi que la recapitalisation pourrait intervenir d’ici au 24 mai, ce qui rouvrirait aux quatre banques le guichet BCE.

Dans l’intervalle, la ligne de liquidité d’urgence (ELA) de la Banque nationale de Grèce prend le relais. Jusqu’où peut-elle être étendue si la fuite des dépôts s’accélère? La survie du système bancaire local et le maintien du pays en zone euro en dépendent, mais les estimations divergent. Selon les calculs de RBS, les banques grecques ont emprunté près de 50 milliards d’euros à l’ELA, mobilisant de ce fait 100 milliards de collatéral (avec une décote de 50%). Il leur resterait autour de 170 milliards d’euros au maximum de collatéral à apporter, soit 85 milliards à recevoir. JPMorgan, qui estime l'ELA à 60 milliards, aboutit avec le même raisonnement à une capacité d’emprunt de 65 milliards auprès de la Banque de Grèce, soit 40% environ de la base de dépôts à fin mars.

«Cela laisse en théorie un coussin raisonnable de financement pendant plusieurs mois», estime Alberto Gallo, stratégiste crédit chez RBS. En théorie seulement. Quand une banque ne peut rembourser l’ELA, les pertes sont à la charge de la banque centrale nationale. Mais si le pays est poussé au défaut de paiement, «ni le gouvernement, ni la banque centrale, ne pourraient couvrir d’éventuelles pertes, qui devraient alors être assumées par le reste de l’Eurosystème», soulignent les économistes de Barclays. A fin mars, le passif de la Banque de Grèce vis-à-vis de l’Eurosystème, à travers Target2, toutes opérations confondues, atteignait 107 milliards d’euros. A l'inverse, JPMorgan estime à 155 milliards l'exposition de l'Eurosystème au pays (dont les 107 milliards de Target2), mais juge que la BCE en fait, les banques nationales a les moyens de l'absorber.

La BCE a du reste son mot à dire sur l’extension des lignes d’urgence. Elle peut, à la majorité des deux tiers, bloquer une hausse trop rapide de leur utilisation. Nul n’imagine cependant que la banque centrale prenne, seule, une décision aussi politique, qui reviendrait in fine à exclure le pays de l’Eurosystème. «Pour gérer la fuite des dépôts, la zone euro pourrait devoir laisser à la Banque de Grèce une latitude énorme dans l’utilisation de l’ELA», note David Mackie, économiste chez JPMorgan. Si les emprunteurs arrivent à court de collatéral, ils pourraient en créer, en émettant par exemple des obligations garanties par Athènes et apportées ensuite à la Banque de Grèce.

«La fuite des dépôts hors de Grèce, aussi intense soit-elle, ne forcera pas une sortie du pays de l’euro avant l’élection [législative du 17 juin], relativise David Mackie. Le reste de la zone euro va laisser le processus démocratique accoucher d’un nouveau gouvernement, au prix d’une hausse énorme du passif de la banque centrale nationale dans Target2.»

Il reste que le risque grec peut faire tache d’huile. Jusqu’à présent, les systèmes bancaires des autres pays d’Europe du Sud n’ont pas eu à déplorer de retraits nets, au contraire. «Nous nous soucions surtout du risque sur les dépôts dans la périphérie, confirme Harvinder Sian, chez RBS. Beaucoup de choses peuvent être faites pour limiter ce risque, si la volonté politique est là.» La création d’un fonds européen de garantie des dépôts, une idée avancée par la BCE, est vue comme une solution, mais seulement à long terme. Selon le Corriere della Sera, le président du Conseil italien Mario Monti a poussé un projet en ce sens au sommet du G8. «Utiliser le Fonds européen de stabilité ou le Mécanisme européen de stabilité comme instrument de garantie des dépôts serait plus sensé», poursuit Harvinder Sian, et l’annonce pourrait suffire à ramener la confiance chez les déposants.

Au-delà, l’arsenal de la BCE est connu: baisse des taux, nouvelle injection à 3 ans, reprise des achats de dette d’Etat, accès donné au MES… De quoi nourrir les débats à Francfort et dans les capitales européennes.

Une fuite des dépôts circonscrite à la Grèce
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Une fuite des dépôts circonscrite à la Grèce

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