De l’utilité de l’activisme

le 28/06/2018 L'AGEFI Hebdo

De l’utilité de l’activisme
(Pierre Chiquelin)

Dans le sigle ESG, nombreux sont les investisseurs qui considèrent avec attention le E, pour environnement, à la mode en ces temps d’angoisse climatique, quelques-uns le S, pour social, et très peu le G, pour gouvernance. Pourtant, s’il est vrai qu’« il n’est de richesse que d’hommes », comme l’affirmait Jean Bodin, tout commence par là. Or, ce penseur avait beau être français, rares sont encore les institutionnels nationaux, ou d’Europe continentale, qui font de la gouvernance le cœur de leur réflexion sur la valorisation à long terme de leurs actifs. Si bien que, contrairement aux pratiques des pays anglo-saxons, la pugnacité dans les rapports avec les directions des entreprises cotées reste peu valorisée dans les choix d’allocation, et encore moins l’activisme, affligé d’un préjugé défavorable. En France, la discrétion, voire « l’entre soi », demeure la stratégie préférée des investisseurs finaux, l’expression sans détour d’un désaccord demeurant l’exception ; peut-être par crainte de troubler des directions dont personne ne sous-estime la difficulté de la tâche, peut-être pour ne pas encourir le reproche de tomber dans le court-termisme. Mais à mesure que les scandales de gouvernance s’accumulent, cette réalité devient chaque jour moins compréhensible.

De Volkswagen à Deutsche Bank, en passant par WPP, Intel, Steinhoff ou Carillon, les défaillances de gouvernance se paient cher, de plus en plus cher. Or, elles peuvent être évitées si les conseils répondent aux sollicitations des investisseurs qui en font la demande et dont l’agressivité n’est souvent que la contrepartie d’une absence de dialogue, incompatible avec le privilège d’appel à l’épargne publique qui est le propre des sociétés cotées. Comme le constatent à regret deux spécialistes de la gestion active (lire Les invités page 6), maint conseil ressemble encore à un « bunker » qu’il faut parfois contraindre à s’ouvrir, en embouchant au besoin les trompettes médiatiques. Il est vrai qu’aiguillonnée par les agences de conseil en vote, les « proxys advisers », l’industrie de la gestion d’actifs, qui publie désormais ses intentions de vote, a déjà beaucoup incité les groupes cotés à repenser leur dialogue actionnarial. Mais bien que pesant d’un poids croissant dans l’actionnariat boursier, les institutionnels, surtout en Europe continentale, hésitent à appuyer leurs principes de gouvernance avec une pression résolue sur les managements et les conseils.

Or, l’efficacité en ce domaine, comme le montrent les exemples d’Elliott ou de TCI, suppose une force de frappe qui se compte en milliards. Et les acteurs de cette envergure sont encore trop rares sur le continent. Aussi, les investisseurs finaux seraient-ils bien inspirés de mieux les considérer dans leurs allocations, comme une nouvelle catégorie de gérants favorables à leurs intérêts. Bruxelles pourrait aussi aider en rendant obligatoire, et non plus seulement incitative, la transparence des investisseurs sur leurs votes en assemblée générale. Ce serait un utile premier pas.

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