La régulation remanie l’assurance-vie

le 15/06/2017 L'AGEFI Hebdo

La supervision du secteur pousse à complexifier les produits au risque de lui faire perdre son statut d’épargne populaire.

La régulation remanie l’assurance-vie
(Crédit Fotolia)

En l’espace de quelques années, l’assurance-vie a beaucoup changé. La crise financière d’abord, puis des taux d’intérêt ratiboisés, une solide couche de régulation sur le secteur et des autorités de tutelle soucieuses de le surveiller de près pour éviter les dérives ; à la sortie, le produit d’épargne longue plébiscité depuis 25 ans par toute une génération d’épargnants français devrait être sérieusement remodelé. La protection des acteurs qui est devenu le maître-mot des politiques actuelles n’a rien d’une opération neutre : sécuriser le secteur revient à déplacer le risque ailleurs, chez les clients, c’est-à-dire l’épargnant français.

A vrai dire, rien de vraiment neuf puisque la volonté de développer les unités de compte (UC) dans les contrats a toujours eu, sous couvert de diversification, comme objectif de sortir le risque des compagnies d’assurances et le faire porter par l’épargnant. « Déporter le risque vers le client-épargnant n’est pas nouveau et explique la progression, somme toute lente, des UC ces dernières années. Les fonds en euros représentent encore 75 % de la collecte d’épargne et 80 % du stock », rappelle Philippe Crevel, économiste du Cercle de l’épargne. « Le poids du passé et l’importance des fonds en euros dans les encours totaux justifient les pressions des autorités tutelle pour sécuriser le secteur », explique Cyrille Chartier-Kastler, fondateur de Facts & Figures qui vient de publier le Baromètre 2017 de l’Epargne-Vie individuelle. Pour l’instant, les recommandations des superviseurs obtiennent des résultats en matière de renforcement des réserves des assureurs et de marge financière qui touche des plus hauts historiques (lire l’entretien). L’équation est simple : le rendement brut des actifs en euros baisse du même montant que le taux moyen servi aux épargnants, d’où une marge financière élevée qui offre la possibilité de renforcer sans douleur les réserves des compagnies.

Vers une collecte nette négative

En dépit d’un désintérêt croissant des catégories les moins fortunées des épargnants, les encours de l’assurance-vie progressent mécaniquement comme déjà depuis plusieurs années : 1.632 milliards d’euros fin 2016 (dont 303 milliards d’UC), soit une moyenne annuelle de 56 milliards, selon Facts & Figures. Qu’on ne s’y trompe pas ; sur ces 56 milliards, 25 milliards proviennent de la capitalisation des intérêts des fonds en euros, 10 à 20 milliards de collecte nette et le solde représente la revalorisation des UC. A l’avenir, la démographie des contrats et l’arithmétique des encours laissent peu de place au doute : la collecte nette va devenir négative. « Depuis 1995, les prestations versées (les rachats des épargnants ou leur décès, NDLR) oscillent dans une fourchette de 7 % à 8 % des encours chaque année », précise Cyrille Chartier-Kastler. Collecte brute flageolante, fourchette des retraits constante et hausse mécanique des encours, l’arithmétique est rapide : « La collecte nette sera négative de manière récurrente d’ici à 2020 au plus tard. Cela pourrait être le cas dès 2018 », note Cyrille Chartier-Kastler. Côté démographie, « aujourd’hui, 60 % des contrats sont âgés de 8 ans et plus, l’âge de la maturité fiscale. Les rachats sont désormais de 10 à 12 milliards d’euros chaque mois contre 8 milliards avant crise. En face les cotisations brutes sont de 10 à 12 milliards », indique Philippe Crevel.

Dans l’obligation de réduire la collecte des fonds en euros classique, assureurs et bancassureurs ne sont pas restés les bras croisés et ont mis en place des stratégies de contournement. Ils ont stimulé les fonds en euros à l’aide d’obligations d’entreprise ou d’investissements immobiliers et mis l’accent sur la collecte d’UC, indépendamment de la faible volatilité et de la cherté des marchés actions. De produit d’épargne simple et populaire, l’assurance-vie devient un produit sophistiqué d’épargne patrimoniale, voire de gestion privée. Selon Facts & Figures, cette dernière catégorie correspond à 60.000 foyers, 20 % de la collecte brute et la moitié de la collecte nette.

Produit d’épargne longue populaire apparue dans la première moitié des années 1980 avec la grande vague de désinflation et la décrue des taux d’intérêt à long terme, l’assurance-vie est-elle condamnée à changer de statut social ?

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