Le risque politique reste élevé en Turquie

le 27/04/2017 L'AGEFI Hebdo

Le pays change de régime en donnant plus de pouvoir à son président mais les problèmes structurels demeurent.

Le risque politique reste élevé en Turquie
Le 16 avril, le président turc Recep Tayyip Erdogan (ici la veille) a remporté le référendum.
(Bloomberg)

Si le raz-de-marée escompté n’a pas eu lieu, Recep Tayyip Erdogan a réussi son pari. Le président turc a remporté de justesse (51 % des suffrages) le référendum visant à transformer le système politique en un régime présidentiel fort. Au lendemain du vote, la devise s’appréciait face au dollar à 3,65 lires turques. « La victoire du ‘oui’ a été bien accueillie par le marché car elle est synonyme, à court terme, de stabilité politique », affirme Pierre-Yves Bareau, responsable de la gestion dette émergente chez JPMorgan AM. Le gouvernement devrait poursuivre sa politique de soutien à l’économie, selon les économistes d’ABN Amro. Après s’être contracté au troisième trimestre l’an dernier (-1,2 %) dans le sillage du putsch avorté de juillet, le PIB a rebondi au dernier trimestre de 3,5 %, portant à 2,5 % la croissance en 2016 grâce à la consommation mais surtout à une forte augmentation des dépenses publiques. Au-delà d’un choix politique, la Turquie dispose de marges de manœuvre budgétaires avec un déficit publique maintenu sous 2 % depuis 2005 (1,1 % en 2016) et une dette publique de 30 % du PIB. ABN Amro anticipe une croissance de 2,5 % cette année, puis 3 % en 2018.

Cette accalmie pourrait contribuer au retour des investisseurs. Un facteur clé pour le pays qui souffre toujours de déséquilibres externes importants. Le déficit courant devrait augmenter de 4 % à 5 % cette année et la dette externe de 49 % à 57 % du PIB, selon ABN Amro. Le pays est affecté par les cours du pétrole, stabilisé à un niveau élevé, et par l’effondrement de la manne touristique.

Inquiétudes

Le souci est que, à moyen terme, plutôt que de clarifier la situation politique turque, cette victoire étriquée, et contestée par l’opposition, ouvre une nouvelle période d’incertitudes. Les amendements à la constitution affectent le rôle du gouvernement et du parlement, ainsi que l’organisation du système judiciaire mais avant tout, ils renforcent les pouvoirs du président : il devient chef de l’Etat, des armées et de l’exécutif, la durée de son mandat est portée à 5 ans avec une réélection possible. La réforme entrera en grande partie en vigueur après la prochaine élection présidentielle en novembre 2019. Le risque d’élection anticipée existe, ajoutant aux inquiétudes des investisseurs, mais il est faible, selon Phoenix Calen, stratégiste chez Société Générale CIB. Il faudra du temps au gouvernement avant de transposer les changements constitutionnels dans l’ensemble de la législation. « Les changements institutionnels à venir interrogent sur le type de politique qui va être désormais mené avec des conséquences, à moyen terme, sur la gouvernabilité du pays et la trajectoire économique, ce qui risque de faire peur aux investisseurs », juge Pierre-Yves Bareau. Une question centrale. « Les réformes économiques structurelles sont nécessaires pour améliorer la compétitivité de la Turquie et traiter la détérioration structurelle de la balance des paiements », soulignent les stratégistes d’UBS.

Un ajustement des primes de risque est à prévoir. « L’évolution vers un régime plus autocratique accroît la prime de risque politique appliquée aux actifs turcs », estime Phoenix Calen. Pour l’heure, ces derniers résistent. Il faut dire qu’ils avaient chuté après le coup d’Etat de juillet mais se sont stabilisés ces derniers mois, la recherche de rendement y ayant contribué. La lire a perdu 35 % de sa valeur face au dollar. De même, le taux d’intérêt 10 ans a bondi à près de 11 %. Les actifs turcs sont-ils pour autant sous-évalués ? La lire est la devise émergente offrant le plus de carry et les actions traitent sous leurs valorisations historiques. Toutefois, le faible niveau des taux réels, la détérioration du compte courant et la faiblesse de la structure de financement du compte de capital rendent UBS prudent sur la lire, les actions et la dette locale turque. Pour SG CIB, l’évolution à court terme dépendra, outre la teneur du discours du président Erdogan et la politique économique et étrangère du pays (tensions à la frontière syrienne et relations avec l’Union européenne notamment), de la politique restrictive menée par la banque centrale turque (CBRT). Celle-ci a relevé ses taux directeurs pour soutenir la monnaie, et les taux courts devraient rester autour de 11,5 %. La banque centrale voudra combattre l’inflation qui progresse (8 %). « La CBRT voudra également soutenir la stabilité financière, en particulier en raison de l’inquiétude forte des investisseurs eu égard aux évolutions politiques après le référendum », ajoute Phoenix Calen.

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