De la démocratie en Amérique

le 30/03/2017 L'AGEFI Hebdo

De la démocratie en Amérique
(Pierre Chiquelin)

L’abandon par la Maison-Blanche de son projet d’abroger l’Obamacare, premier psychodrame de l’ère Trump, ressemble à une capitulation en rase campagne. Ce n’est pas une défaite mais une déroute : de l’idée de faire de ce texte emblématique la première victime expiatoire de la nouvelle politique au recours à l’ultimatum adressé aux représentants récalcitrants, les défauts de jugement se sont succédé. Commencer par rejeter une loi moins impopulaire qu’on le dit au risque de priver des dizaines de millions d’Américains de couverture maladie, sans disposer d’un texte de rechange convaincant sur un sujet si complexe, est une faute majeure ; poursuivre en violentant la représentation nationale rétive à la démarche imposée d’en haut en est une autre. Donald Trump découvre le sens du mot « démocratie » en Amérique : il donne à la Justice l’obligation de ne pas renoncer à ses responsabilités, fût-ce au détriment d’« ordonnances exécutoires » mal ficelées ; et à un Congrès mal prévenu la capacité de bloquer sans retour les initiatives présidentielles. Donald Trump se voyait volontiers en Jupiter capitolin de la politique nationale, foudroyant de ses tweets souverains les humbles mortels soumis à ses ordres. Mais ce rôle n’est aucunement prévu par la Constitution.

Le président peut s’estimer heureux que les marchés n’aient, pour l’instant, pas tiré de conclusion trop radicale de cette démonstration d’impuissance. Les indices n’ont baissé que d’un peu plus de 2 % par rapport à leurs sommets d’il y a un mois, et le dollar d’un peu plus de 4 % depuis fin décembre. Si l’état de grâce est fini, il est trop tôt pour parler de désamour des investisseurs, tout au plus d’une limite à leur indulgence qui ne tolérera plus qu’on lui réserve l’excuse de l’inexpérience. Or déjà se profile la prochaine bataille, celle de la baisse des impôts. L’ampleur du chantier, à peine ébauché, est au moins comparable à celle de la couverture maladie. Même si rien ne dit que la Maison-Blanche fera sienne la « destination-base cash flow tax », poussée par les Représentants, c’est une révolution que promet l’administration Trump, un choc fiscal sans précédent dont les effets demandent encore à être évalués.

A mesure que le projet prendra forme, il y a gros à parier que les enthousiasmes de principe des parlementaires censés le soutenir le céderont à la crainte de ses conséquences, prévisibles ou non, sur le niveau du dollar, les transferts qu’elle induira pour les entreprises comme pour les particuliers, voire le niveau du déficit public. La majorité républicaine de la Chambre, la même qui vient d’étaler ses divisions sur la fin de l’Obamacare, trouvera-t-elle dans cette réforme fondamentale l’occasion de se ressouder ? Au vu des divisions qui s’avivent au sein de l’administration et de la bataille des lobbys déjà en cours, on peut en douter. Si les investisseurs voient leurs attentes une nouvelle fois trompée, c’est l’opportunité du « Trump trade » qu’il leur faudra reconsidérer. Ils n’en sortiront pas indemnes.

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