Banque privée, une consolidation lente mais inévitable

le 22/09/2016 L'AGEFI Hebdo

Les rapprochements sont appelés à s’accélérer en Europe pour faire face à la pression exercée sur les marges.

Banque privée, une consolidation lente mais inévitable
Oddo & Ciea récemment pris le contrôle de l’allemand BHF.
(Bloomberg)

Rapprochement entre Rothschild & Co et Martin Maurel, réflexions avancées sur l’avenir de Meeschaert, prise de contrôle de l’allemand BHF par Oddo & Cie, discussions entre UBS France et La Maison sur une reprise d’activité de Banque Leonardo… Le paysage de la banque privée se recompose, en France et au-delà. La concentration s’est ainsi largement accélérée en Suisse, 10 % des établissements ayant disparu l’an passé, selon une étude KPMG. Une tendance appelée à se poursuivre, pas moins de cinq opérations cumulant quelque 100 milliards de francs suisses d’encours (91 milliards d’euros) ayant été annoncées sur les sept premiers mois de 2016. « Le secteur est à un tournant. La consolidation, déjà bien engagée dans des pays tels que la Suisse et le Luxembourg suite à la levée du secret bancaire, va s’amplifier au cours des prochaines années, notamment en France où le marché se révèle très encombré », prévoit Isabelle Guyot-Sionnest, directeur associé du cabinet amGroup. « Les trois à cinq prochaines années devraient être plus intenses en mouvements de concentration dans la banque privée en Europe », appuie Sébastien Lacroix, directeur associé chez McKinsey. Ce professionnel explique cette prévision par une conjonction de facteurs : une réglementation croissante dans le sillage de la directive MIF 2 appelée à rebattre les cartes, un environnement de taux bas pesant sur les marges, des clients optant pour une allocation produits plus conservatrice et donc moins rémunératrice pour les banques, et une transformation numérique inévitable. En dix ans, la rentabilité du secteur s’est déjà réduite de 30 %, la marge bénéficiaire étant passé entre 2005 et 2015 de 37 à 26 points de base (pb) sur encours, selon McKinsey.

Dès lors, « le graal pour les acteurs est d’atteindre une taille critique, leur permettant de réaliser les investissements nécessaires », analyse Isabelle Guyot-Sionnest, estimant que le montant de ce seuil diffère en fonction des acteurs, au regard de leur modèle et leur organisation. Certains se livrent à des estimations chiffrées. « Si des acteurs de taille modeste peuvent tirer leur épingle du jeu et se révéler rentable, la taille critique par géographie, autrement dit le seuil permettant de tirer profit des économies d’échelle, qui avoisinait les 5 milliards d’euros d’encours il y a 8 ans (voir l’illustration, NDLR), a évolué pour atteindre aujourd’hui les 10 milliards d’euros, indique Sébastien Lacroix. Or un quart des banques privées en Europe se situent actuellement en dessous de ce seuil. »

Renforcer le conseil

L’effet taille joue effectivement à plein. Alors que le secteur mondial a enregistré l’an passé un coefficient d’exploitation de 80 %, celui-ci s’est élevé à 75,1 % en moyenne pour les 25 plus importants acteurs, selon le cabinet Scorpio Partnership. De même, en Europe, les coûts d’une banque privée universelle s’élèvent en moyenne à 39 pb sur encours, contre 53 pb pour une boutique indépendante, selon McKinsey. « Si le mouvement a déjà été amorcé, il reste encore beaucoup à faire sur les coûts, et les rapprochements en constituent l’un des leviers. En termes de gisements de revenus, un large potentiel pourrait être atteint en lançant un vrai travail de segmentation clients, de clarification de la proposition de valeur et en engageant une personnalisation très fine du conseil », développe Sébastien Lacroix, estimant que bon nombre d’acteurs en sont encore aux prémices en la matière.

En termes d’activité, « l’enjeu des banques privées n’est pas aujourd’hui de taxer les dépôts pour contrer l’environnement durable de taux bas, mais plutôt de faire prendre davantage de risques à leurs clients, notamment dans le cadre d’un mandat de conseil ou de gestion discrétionnaire et non plus en gestion dite libre », poursuit Isabelle Guyot-Sionnest. Pour cette experte de la gestion d’actifs, facturer davantage d’honoraires de conseil permettra plus généralement de pallier l’impact de la fin des rétrocommissions induite par MIF 2 en gestion sous mandat. Si le service d’exécution pur et simple demeure prédominant, la part des mandats discrétionnaires réalisée par les banques privées européennes est passée de 22 % en 2010 à 25 % en 2015, d’après McKinsey.

Toutefois, des freins à la consolidation existent. « La recomposition prend et prendra encore du temps, entre cinq et dix ans. Si la croissance externe constitue en effet le principal levier d’accélération du développement pour un acteur, encore faut-il trouver la cible adéquate, et que l’opération envisagée soit créatrice de valeur. Car acquérir une structure comporte des risques d’intégration forts (lire l’entretien, NDLR) », commente Isabelle Guyot-Sionnest. En outre, les opérations transfrontières ne sont pas évidentes. « Avoir une couverture internationale nécessite de prendre en compte chacune des nombreuses spécificités locales, que ce soit en termes juridiques, fiscaux ou sociaux », avertit la professionnelle. Dès lors, d’autres alternatives existent, à l’image de l’externalisation de tout ou partie des activités de back-office ou la réalisation de partenariats entre acteurs sur des activités et clientèles spécifiques ou autour d’une offre commune.

Faire prendre davantage de risques aux clients

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