Finance et cinéma: l’imagination au pouvoir

le 21/07/2016 L'AGEFI Hebdo

Sofica, fonds Tepa, « crowdfunding », titrisation..., la finance aime le septième art.

Finance et cinéma: l’imagination au pouvoir
(Fotolia)

L’industrie française du cinéma se porte bien, envers et contre tout, portée par un système de financement alliant le public et le privé, et la plus grande capacité d’Europe en termes de salles. Avec 300 œuvres produites, 2015 a été en France une année record en termes de production de films.

Si la vision d’ensemble reste positive, des évolutions récentes donnent à penser que le modèle de financement hérité de l’après-Seconde Guerre mondiale est destiné à évoluer : « Nous constatons l’apparition de plus en plus systématique de 'gaps' de financement, sur des postes comme les frais généraux ou le salaire du producteur. Nous sommes conscients que le mode de financement des films français est appelé à évoluer. Il faut faire face à la baisse mécanique des contributions des chaînes, liée à la baisse de leur chiffre d’affaires », estime Anne Flamant, directrice du département Cinéma et Audiovisuel de Neuflize OBC.

Les chaînes de télévision se trouvent dans l’obligation de verser une partie de leur chiffre d’affaires, afin de contribuer au financement du cinéma, en pré-achetant des œuvres. Cette obligation est liée à l’obtention de l’autorisation d’émettre gratuitement sur le réseau hertzien. Canal+ est un cas particulier dans ce schéma. La contribution de la chaîne est calculée en fonction du nombre de ses abonnés et de son chiffre d’affaires. Sur les 1,2 milliard d’euros d’investissements en 2015, la chaîne cryptée a apporté 200 millions d’euros. Aussi, les difficultés rencontrées par le groupe, et les incertitudes quant à sa stratégie de long terme, nourrissent les inquiétudes des professionnels. Un accord a été signé en 2015, il vient pérenniser les engagements du groupe jusqu’en 2020. Qu’adviendra-t-il ensuite ? Les responsables de la chaîne cherchent à se montrer rassurants : « Le groupe a rencontré les syndicats représentatifs de la profession le 4 juillet. L’engagement se poursuit, conformément aux accords, explique Laurence Gallot, directrice de la communication et des partenariats du groupe. La profession craignait un découpage en chaînes et activités thématiques, principalement autour du sport et du cinéma. Mais Canal+ a vocation à rester une chaîne généraliste. »

Résilience

Le fait est que le fonds de dotation du CNC (Centre national de la cinématographie) est en baisse depuis 2011. Le produit de la taxe TST (taxe éditeurs et distributeurs de services de TV) a chuté de 21 % entre 2011 et 2014, passant de 630 à 498 millions d’euros (voir le graphique).

Bien que son impact soit moindre, la pérennité des apports des régions, dans la perspective de la réforme territoriale qui a divisé leur nombre par deux, effective depuis le 1er janvier 2016, reste une inconnue. En 2015, les contributions des collectivités territoriales ont renoué avec la hausse, atteignant le montant record de 60,9 millions d’euros.

La profession montre une résilience certaine. De l’avis de Silvia Laj, directrice de Natixis Coficiné, « la profession a pour habitude de crier au loup, et ce depuis 20 ans. Mais force est de constater que les catastrophes annoncées n’ont jamais eu lieu ». Pour faire face à la baisse des sources de financement traditionnelles, le secteur a su se diversifier : « Les 'gaps' de financement laissent du champ à de nouveaux acteurs, prêts à prendre un risque économique, comme les fonds d’investissement, indique Anne Flamant. Très récemment des films d’auteur à petit budget, moins de 3 millions d’euros, ont été financés pour moitié par des fonds d’investissement. Etant donné le niveau des taux, certains acteurs peuvent être amenés à souscrire à des investissements à risque, pour peu qu’ils comprennent le modèle sous-jacent. »

Outre le soutien du CNC et les garanties de l’IFCIC (Institut pour le financement du cinéma et des industries culturelles), le secteur est soutenu par différentes dispositions fiscales, telles que les Sofica (sociétés pour le financement de l’industrie cinématographique et audiovisuelle), créées en 1985, et plus récemment la mise en place de crédits d’impôts. Dans un rapport publié en 2014, la Cour des comptes estimait que le soutien fiscal au secteur était passé de 18,6 millions d’euros en 2002 à 145 millions d’euros en 2012, soit une hausse de 680 %. Le crédit d’impôt a été progressivement réformé, entre 2015 et 2016, afin d’augmenter l’attractivité du secteur. La loi de Finances 2016 a étendu des modifications déjà intervenues dans le cadre de la loi de Finances rectificative pour 2015. Outre l’élargissement des dépenses éligibles, et un taux unique de 30 % pour le crédit d’impôt, le plafond applicable est porté à 30 millions d’euros, contre 4 millions précédemment. Cette mesure est jugée très positive par Silvia Laj : « La hausse du crédit d’impôt a permis de relocaliser les films en France, et de mieux financer les films à petit budget. » Le CNC estime que pour 1 euro de crédit d’impôt, 11,6 euros sont investis dans la filière et près de 3,1 euros de recettes fiscales et sociales induites sont perçues par l’Etat.

Le secteur bénéficie aussi  de l’essor de fonds d’investissement dits « Tepa », comme Cinéfeel Productions ou ISF Cinéma. La loi éponyme, votée en 2007, permet à un particulier d’investir dans une société de coproduction, en échange de quoi il peut réduire son ISF à hauteur de 50 % du montant investi, dans la limite de 45.000 euros. Cette manne fiscale stimule la coproduction et favorise les structures dotées d’une ingénierie financière adaptée : « On voit beaucoup de coproductions, franco-françaises bien entendu, mais également avec l’étranger. Cela induit un montage assez complexe, qui oblige à réaliser des 'due diligence' approfondies afin d’évaluer notre risque. C’est très chronophage, nous ne connaissons pas forcément tous les intervenants et leurs délais de paiement. Ils ne veulent pas non plus forcément nous payer directement, ce qui accentue le risque », souligne Silvia Laj. Les fonds de private equity, sur le modèle anglo-saxon, bien qu’ils commencent à s’intéresser au marché français, restent « anecdotiques », précise-t-elle.

Crowdfunding

Le crowdfunding trouve sa place dans ces montages. Depuis 2009, environ 20 millions d’euros ont été collectés pour des projets cinématographiques et audiovisuels, selon le CNC. « Demain », le film de Mélanie Laurent et Cyril Dion, a été l’une des « success stories » de ce mode de financement : 500.000 euros ont été collectés sur la plate-forme KissKissBankBank auprès de 10.266 contributeurs. Cette levée reste néanmoins exceptionnelle sur le marché français, où les collectes moyennes, pour un projet donné, s’élèvent à 8.000 euros. « J’y crois pour des films qui portent un fort message sociétal », estime Anne Flamant.

D’autres opportunités se présentent aux professionnels. L’export a été largement sous-exploité en France. Cependant, le succès d’« Intouchables », pour les longs-métrages, ou de séries télévisées scandinaves, a démontré que la barrière de la langue n’était pas insurmontable. En 2014, les ventes à l’exportation des films français ont atteint 194 millions d’euros, soit une hausse de 17,3 % par rapport à 2013. En 2015 et pour la troisième fois en l’espace de quatre ans, les films français ont franchi le seuil des 100 millions de spectateurs dans les salles étrangères, contre 72,5 millions d’entrées en France.

Enfin, la valorisation des catalogues est en pleine évolution. Elyse Salzmann, d’Accuracy, dit travailler à un montage consistant à créer une société séparée, comme une fiducie ou un fonds commun de titrisation (FCT), dans lesquels le catalogue de la société de production serait logé, dans la lignée de ce qui a pu être fait dans la musique. Une telle opération permettrait à la société de production de conserver son catalogue pour de futures opérations, et de relancer l’intérêt des investisseurs pour une garantie de moins en moins appréciée.

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