Taux des fonds en euros, une savante cuisine interne

le 17/12/2009 L'AGEFI Hebdo

Des marchés moins porteurs et la perspective de Solvabilité II devraient rogner les taux de rendement de l’actif général de l’assurance vie.

A l’approche de la trêve des confiseurs, les assureurs s’apprêtent à dévoiler la rémunération des fonds en euros logés au sein de leurs contrats d’assurance vie. Un moment de l’année fébrilement attendu par la profession pour qui l’annonce de taux s’inscrit dans une stratégie hautement concurrentielle. La guerre des taux est telle que l’Autorité de contrôle des assurances et des mutuelles (Acam) a sanctionné cet été trois compagnies d’assurances qui avaient un peu trop poussé leur taux garanti, c’est-à-dire la rémunération minimale que le souscripteur du contrat est certain de percevoir en fin d’année. Or, avec des marchés financiers globalement baissiers, cette rémunération mettait en péril la solvabilité des compagnies d’assurances et par conséquent leurs clients.

Outre les taux promotionnels qui ont pour vocation de capter de nouveaux flux de souscription et dont les niveaux sont très alléchants, une question est sur toutes les lèvres : comment les assureurs parviennent-ils à servir des rendements positifs même en pleine crise financière (3,90 % en moyenne en 2008) ?

En réalité, le taux de revalorisation se fabrique… en toute légalité. Les assureurs ont la possibilité de lisser les performances financières dégagées chaque année. Pour maintenir une politique commerciale attractive, ils utilisent ainsi leurs provisions pour participation aux bénéfices (PPB). Cette cagnotte est alimentée par une partie des bénéfices qu’ils mettent de côté et qu’ils décident de ne pas distribuer en fin d’année aux assurés. En effet, la réglementation les oblige à verser au minimum 85 % des produits financiers réalisés dans l’année. Le restant devant être distribué aux épargnants dans les huit ans.

Un zeste de provisions

Ainsi, les assureurs se constituent une sorte de matelas les bonnes années, bien salvateur en cas de marchés baissiers. Autre poire pour la soif, la réserve de capitalisation. Elle n’est alimentée que par les seules cessions de titres obligataires. « Lorsque nous réalisons une plus-value sur une obligation, cela signifie que les taux de rémunération ont baissé et que de ce fait, nous investissons à un taux inférieur, explique Odette Cesari, directeur des investissements chez Axa France. Cette réserve permet ainsi de neutraliser les plus et moins-values réalisées, et par conséquent de stabiliser le rendement de la poche obligataire du fonds. »

Si la réglementation permet de stimuler les rendements, ils sont tout d’abord issus de la gestion financière de la compagnie. « Sans omettre que nous avons un objectif de régularité de ce rendement », souligne Olivier Mareuse, directeur des investissements de CNP Assurances. Ainsi, pas question de servir une rémunération à deux chiffres les meilleures années et un piètre 2 % l’année suivante, alors que les marchés financiers, eux, décrochent ou flambent dans la plus grande volatilité.

Pour assurer une relative régularité de la performance, l’essentiel des portefeuilles assuranciels est constitué d’un socle obligataire. Plus ou moins important. Alors qu’Axa France y alloue 86 % de son actif général, Groupama consacre 70 % de son allocation aux produits de taux et BNP Paribas Assurance 79 %. « Nous avons augmenté la poche ‘obligations’ de 300 points de base par rapport à décembre dernier, indique Olivier Héreil, directeur des gestions d’actifs au sein de la filiale assurance de la banque de la rue d’Antin. A la faveur d’une collecte nette positive cette année, nous avons pu acheter plusieurs milliards d’euros de papiers notamment ‘corporate’, particulièrement rémunérateurs au printemps de cette année. »

Une large dose d’obligataire

Du côté d’Axa France, la stratégie d’investissement a été similaire avec un socle obligataire qui s’articule autour de 50 % en émissions privées, notées entre AAA et BBB, et 36 % en emprunts d’Etat et assimilés. « La durée de vie résiduelle moyenne de notre portefeuille obligataire est d’environ 7 ans, ce qui signifie que chaque année, 1/7e environ de cette poche arrive à maturité », décrypte Odette Cesari. Or, les nouveaux placements se font à un taux de rendement inférieur à ceux perçus au titre des papiers arrivés à échéance. Pour y pallier, les gérants de ces portefeuilles disposent donc de la provision de capitalisation et d’une diversification de l’actif également investi dans les marchés actions, immobilier et dans une moindre mesure en capital-investissement et gestion alternative. Les expositions diffèrent là aussi d’une compagnie à une autre, tout comme leurs stratégies d’investissement. Ainsi, Groupama a opté pour une gestion dynamique de son fonds en allouant 19 % de ses actifs sur le marché des actions cotées, tandis qu’AG2R La Mondiale retenait 13 % d’actions, contre une moyenne pour le marché de 4 % à 5 %. « Néanmoins, cette allocation a été abaissée à 17,7 %, un désinvestissement que nous poursuivrons l’an prochain », assure Jean-Louis Charles, directeurs des financements et investissements de Groupama. A l’inverse, cette pondération devrait être renforcée chez AG2R La Mondiale : « Ce n’est en effet pas le moment de vendre, commente Alain Gajan, directeur général délégué. Nous consolidons certaines lignes, en anticipation d’une configuration positive sur ce marché dans les années à venir. »

L’immobilier constitue également un levier de performance appréciable, les assureurs étant réputés être des investisseurs de choix, portés par des fonds propres importants. Et c’est sans doute vers le marché de la pierre que l’on devrait voir poindre l’an prochain de nombreux flux d’investissement. Generali l’a déjà fait largement savoir, BNP Paribas Assurance se positionne franchement sur une stratégie d’investissement, et CNP Assurances, pour qui l’immobilier représente 3 % de son fonds en euros, devrait également se renforcer sur cette classe d’actifs. « Nous avons réamorcé cette tendance acheteuse en 2009, suite à deux années (2006 et 2007, NDLR) de cessions importantes, en raison d’un marché particulièrement porteur », retrace Olivier Mareuse. Après avoir été net vendeur, CNP Assurances devrait refaire ses emplettes, « sur des biens de bureaux, entièrement loués avec une attention sur des actifs à la fois en France et en dehors de nos frontières, dans la zone euro », précise-t-il. Si certains comme Axa France ne pensent pas accroître leur allocation (8 %), « cette classe d’actifs qui délivre des ‘cash-flows’ récurrents souffre en revanche d’une réelle illiquidité », explique Odette Cesari.

Solvabilité II sur le feu

D’autres annoncent même réduire la voilure. C’est le cas, entre autres, de Groupama dont les 10 % d’immobilier devraient être abaissés de 5 % d’ici à 2012. La raison : le spectre de Solvabilité II qui plane sur les assureurs dont certains se sont déjà mis en ordre de marche, sur toutes les classes d’actifs, en anticipation de cette réforme européenne. En substance, la profession sera, dès le 31 octobre 2012, en face de nouvelles règles prudentielles. Or, depuis la crise, le régulateur européen a sévèrement augmenté ses futures exigences en termes de fonds propres. Même si les réflexions ne sont pas définitivement arrêtées, le coefficient de fonds propres pour un investissement en actions est passé à 45 % (contre 32 % dans la quatrième étude d’impact), celui pour le capital-investissement à 60 % et à 25 % pour l’immobilier. Rien n’incite donc les assureurs à se positionner sur des marchés réputés plus risqués en contrepartie d’une espérance de gain supérieure à celui des marchés obligataires.

En conséquence, « entre des marchés financiers globalement en berne et la réglementation européenne qui se profile, les souscripteurs en assurance vie doivent s’attendre à une moindre rémunération de leurs contrats, souligne Joël Prohin, directeur de la politique des investissements d’Allianz France. Gage à la profession d’habituer leurs clients à percevoir ce que les marchés financiers délivrent. » En attendant ce grand bouleversement des mentalités, les assureurs mettront cette année encore tout en œuvre pour rester dans la course. Reste que les provisions dont ils disposent ne constituent pas des puits sans fond. L’an dernier, déjà, certains assureurs avaient indiqué avoir ponctionné près de la moitié de leur PPB pour délivrer des rendements attractifs. Par ailleurs, ce qui apparaît à première vue comme une bonne nouvelle pour le secteur, à savoir une collecte positive, s’avère être un véritable casse-tête pour les assureurs qui doivent composer avec des marchés financiers en convalescence. Enfin, même si l’encre n’est pas encore sèche sur le sujet, Solvabilité II devrait détourner les compagnies de marchés à haut potentiel de rendement. L’industrie doit donc trouver de nouveaux ressorts pour se développer. Certains ont déjà pris les devants et usent de subterfuges marketing en proposant une rémunération de leur fonds en euros plus élevée, à la condition qu’une partie des versements soit orientée vers les supports en unités de compte (parts d’OPCVM), dont le risque de moins-value est uniquement porté par le souscripteur…

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