La reprise américaine à bout de souffle

le 08/07/2010 L'AGEFI Hebdo

Le soutien budgétaire à la croissance se dissipe et les difficultés s’accumulent sur le crédit aux PME, les finances locales, l’immobilier...

Aujourd’hui, nous avons de nouveau de la croissance. Aujourd’hui, le secteur privé crée des emplois. L’économie va dans la bonne direction, même si pour beaucoup d’Américains, cela ne va pas assez vite. » C’est avec un sens de la formule éprouvé que le président des Etats-Unis Barack Obama a résumé fin juin dans le Wisconsin la situation de la conjoncture américaine. Après un plongeon rapide en récession fin 2008-début 2009, la reprise fin 2009-début 2010 a surpris par son intensité. Dans les mois qui viennent, le rebond va devenir une croissance modérée, expliquent les conjoncturistes. Au-delà de 2011, c’est l’expectative le plus totale avec, comme toile de fond, la poursuite du puissant mouvement de désendettement des ménages et la nécessité pour le gouvernement de rétablir des finances publiques dégradées avec un déficit budgétaire fédéral de 10,7 % du PIB prévu cette année.

Premier constat : le dynamisme de la consommation observé sur les deux derniers trimestres repose quasi exclusivement sur le plan de relance colossal de 860 milliards de dollars adopté l’an dernier, dont la moitié a déjà été réalisé. « Aujourd’hui, la question centrale est la consommation qui, jusqu’à maintenant, a progressé plus vite que le revenu disponible brut (RDB) des ménages, pourtant soutenu par les transferts sociaux et les baisses d’impôts. En fait, les Américains ont vendu des actifs financiers, essentiellement des fonds monétaires, pour consommer, d’où la baisse du taux d’épargne à 2,7 % du RDB », explique Inna Mufteeva, économiste de Natixis, pour qui « cet effet est désormais derrière nous. Le stimulus fiscal s’estompe et le taux d’épargne va remonter à 4 % du RDB ». « La consommation ne peut pas croître très longtemps sur un rythme supérieur à celui du revenu des ménages », confirme Christian Parisot, chef économiste d’Aurel BCG. Car si la première économie mondiale s’est remise sur les rails de la croissance, elle ne peut plus en revanche compter sur ses moteurs traditionnels du crédit d’avant-crise. Des mécanismes comme le refinancement hypothécaire et l’accès massif au crédit à la consommation ont disparu du paysage.

Baisses d’impôts

Ce sont désormais les salaires qui doivent prendre le relais et contribuer à la progression du revenu des ménages. « La durée du travail augmente rapidement et donc les salaires versés aux ménages aussi, note Christian Parisot. Si l’on assiste à une hausse du taux d’épargne, il ne va pas non plus augmenter à 10 %. » Mais la baisse des impôts (individual tax), qui a amené 45 milliards de dollars de pouvoir d’achat supplémentaire aux ménages au premier trimestre selon le Council of Economic Advisers, explique presque la moitié de la hausse de la consommation des ménages au premier trimestre. « Le moteur du soutien budgétaire à l’économie disparaît peu à peu, estime pour sa part Jean-Marc Lucas, économiste de BNP Paribas. En revanche, nous prévoyons la poursuite du redressement du marché du travail avec des créations d’emplois dans le secteur privé qui devraient soutenir la consommation. »

Deuxième constat : la reprise est portée par un effet de restockage. Ce que traduit le fait que les importations restent plus dynamiques que les exportations. Cet effet qui explique une bonne part du profil de la reprise est appelé à s’estomper au cours des prochains trimestres. « La contribution des stocks a été forte cet hiver et a bénéficié d’un effet de base important dans la mesure où ils s’étaient littéralement effondrés un an auparavant pendant la récession », confirme Inna Mufteeva. La dernière carte à jouer pour les plus optimistes est donc la reprise de l’investissement. « Les entreprises avaient coupé leurs investissements à des niveaux tellement bas qu’elles sont bien obligées aujourd’hui de réinvestir », pronostique Christian Parisot. Mais les plus pessimistes rappellent que le taux d’utilisation des capacités de production est de 74 % et est encore bien faible au regard de sa moyenne de long terme - autour de 82 % - pour inciter à investir massivement.

Logiquement, les économistes révisent leurs prévisions de croissance du PIB. Christian Parisot estime qu’elle devrait retomber en dessous de 3 % d’ici à la fin de l’année et en 2011. « Nous anticipons une croissance assez stable de l’économie américaine : 2,9 % en 2010 et 2,8 % en 2011 », estime de son côté Jean-Marc Lucas. « Pour l’ensemble de cette année, nous tablons sur une croissance du PIB de 2,6 % grâce à un bon premier trimestre, ajoute Inna Mufteeva. Pour l’an prochain, nous prévoyons 2,2 % de progression du PIB. »

Le frein de l’immobilier

Le retournement des prix de l’immobilier va fêter cet été son quatrième anniversaire. Après une longue descente aux enfers, rien n’indique que le marché soit arrivé à l’heure d’un sursaut. « Le pire est passé pour l’immobilier résidentiel, mais il n’y a pas de véritable reprise du secteur, observe Jean-Marc Lucas. Depuis l’été 2009, il n’y a pas de progrès significatif ; nous sommes dans une phase de stabilisation. Les évolutions récentes ont été particulièrement volatiles en raison de la suppression du crédit d’impôt du gouvernement américain. » Or, « les différents programmes de soutien du secteur financés par l’Etat fédéral pour endiguer les saisies s’éteignent, souligne Inna Mufteeva. La Réserve fédérale a arrêté ses achats de RMBS (‘residential mortgage-backed securities’, NDLR) sur le marché de la titrisation. Les prix en données mensuelles continuent de baisser. » De fait, « l’immobilier freine toujours la croissance, rappelle l’économiste. Les taux de défaut sont très élevés, jusqu’à 20 % pour les crédits ‘subprime’. Les marchés immobiliers de Californie, de Floride, d’Arizona ou du Michigan demeurent sinistrés. »

L’état du marché immobilier est donc très fragile. Tout comme le sont les finances des collectivités locales américaines, devenues un véritable sujet d’inquiétude pour les économistes. Avec des comptes dans le rouge de 112 milliards de dollars pour l’exercice fiscal à fin juin et pourtant soumis à une contrainte d’équilibre budgétaire, 46 Etats n’ont pas eu le choix : ils ont été contraints d’augmenter les impôts ou de réduire leurs dépenses, le plus souvent des programmes de financement sociaux, d’éducation et de santé, selon le Center on Budget and Policy Priorities (CBPP). Représentant 12 % du PIB, le poids des dépenses des Etats est loin d’être anodin pour l’activité économique, et leur contraction représente une menace sérieuse pour la croissance, indépendamment du fait qu’une partie de l’opinion est favorable à ces coupes budgétaires. « Les Etats fédérés et les collectivités locales sont fortement touchées par la crise. Ils ne bénéficient plus des recettes fiscales tirées du marché immobilier par exemple, souligne Jean-Marc Lucas. La sanction est immédiate : les statistiques du marché du travail montrent bien que, hors échelon fédéral, les effectifs publics sont en baisse. »

Pour compléter le tableau, le secteur des PME est confronté à un credit crunch. Le Congressional Oversight Panel (COP) vient de consacrer un rapport à cette question en rappelant que les PME de moins de 500 salariés représentaient la moitié des emplois du secteur privé et étaient à l’origine de deux créations d’emplois sur trois. « La légère hausse du crédit aux entreprises que l’on peut voir dans les ‘flows of funds’ concerne les grands ‘corporates’, explique Inna Mufteeva. Les PME ont de leur côté beaucoup de mal à se financer. »

Dans ces conditions, le président Obama sera-t-il tenté, à l’approche des élections de mi-mandat en novembre prochain, de remettre un peu d’huile dans les rouages ? Rien ne peut être exclu. Si les créations d’emplois venaient à se tarir dans le secteur privé, l’administration américaine pourrait envisager une prolongation des dispositifs de soutien au secteur immobilier. « Mais ces mesures ne porteront pas le nom de ‘plan’ pour ne pas effrayer les marchés et parce qu’il sera difficile de les faire passer dans le camp républicain comme dans son propre camp démocrate », avance Christian Parisot. Bien réelle, la reprise économique aux Etats-Unis n’en est pas moins fragile et les obstacles qui se dressent devant elle sont suffisamment nombreux pour la faire trébucher.

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