L'analyse de... Hervé Juvin, président d'Eurogroup Institute

Paradoxes et contradictions

le 01/07/2010 L'AGEFI Hebdo

L’art du sage est, paraît-il, de faire éclater les paradoxes et de secouer les contradictions. Si l’adage est vrai, les sages ne manquent pas de travail ! Car les paradoxes se multiplient, les contradictions s’approfondissent, en même temps que se dessine ce qui pourrait bien être la condition de sortie de la crise.

Le paradoxe est d’abord européen. Sur tous les tons, les uns et les autres répètent : « Il faut sauver le soldat euro ! ». Pour le sauver, il faut faire plus de collectif, donner plus de pouvoirs aux institutions européennes, coordonner, lier, partager davantage. Ce fut l’objet du plan de sauvetage de la Grèce, ce sera demain l’objet des plans de sauvetage d’autres pays, au sud ou à l’est, et la logique paraît évidente, si évidente que se réjouissent discrètement ici et là ceux qui commencent à voir dans la crise des finances publiques et son approfondissement local l’occasion de progresser vers un fédéralisme européen qui n’ose pas dire son nom. Mais voilà qu’au même moment, de manière apparemment séparée, les Flandres s’engagent dans un processus qui signifie, sinon l’éclatement de la Belgique, du moins la sécession ; un système social séparé, un système fiscal séparé, et même une diplomatie propre à la Flandre, voilà ce qui remet en cause tout ce que nous savions ou croyions savoir d’un Etat et d’une nation ! Rien d’archaïque dans ce mouvement ; la Flandre connaît une réussite économique et un degré d’intégration au commerce mondial qui la placent parmi les régions dynamiques de l’Union. Rien de romantique ou de symbolique non plus dans ce déclenchement, mais le calcul réaliste des intérêts des Flamands, qui ne gagnent rien à traîner aux pieds le boulet wallon. Rien que de très libéral enfin dans ce refus de mutualisation entre ceux qui n’ont plus le sentiment, à tort ou à raison, de partager un projet, un destin, un espace commun. Rien donc que de très moderne dans une direction que suivent avec attention tous ceux qui, de la Catalogne à la Padanie, de l’Ecosse aux minorités magyares, remettent en question des cadres publics qui ne sont plus ceux d’une communauté effective, d’origine ou de destin. Le paradoxe est à l’œuvre ; plus de collectif, plus de commun d’un côté, l’affirmation de l’autre de la singularité et du commun entre ceux qui se reconnaissent un avenir lié. L’élargissement non maîtrisé de l’Europe, la fuite en avant institutionnelle, provoquent les résultats inverses à ceux qui étaient attendus, et l’éclatement des Etats, c’est-à-dire des signatures et des engagements, pourrait bien être de conséquences plus lourdes que les déficits de finances publiques…

Les contradictions sont mondiales. Le temps de la naïveté est passé ; chacun sait, ou devrait savoir, que le salut est venu, aux pires heures de 2008, de ceux qui n’étaient pas liés, qui n’avaient pas sacrifié à l’interdépendance, qui n’avaient pas abandonné leur autonomie aux promesses de l’ouverture des frontières et de la mobilité absolue. Chacun peut observer que le retour à la stabilité des systèmes bancaires et financiers a largement procédé de ceux qui avaient respecté des limites, qui n’avaient pas tout confondu, l’argent du guichet de Carpentras avec celui des hedge funds, et l’assurance-vie avec un placement à court terme - en un mot, de ceux qui avaient su dire « non ». Et chacun remarque jour après jour que les premiers à sortir de la crise, ou à l’espérer, sont ceux qui méprisent les principes et les idéologies, pour servir rigoureusement les intérêts de leur communauté - les Etats-Unis ne sont-ils pas à la fois les meilleurs apôtres du libre-échangisme à l’extérieur, et les plus habiles protectionnistes pour le marché de leur épargne ou pour leurs activités stratégiques ? La contradiction est là, les paradoxes aussi. Car ce qui se dessine des travaux du comité de Bâle, des débats annoncés du G20, des orientations ou des décisions arrêtées par tel ou tel gouvernement, c’est qu’il faut à la fois séparer les systèmes et les rendre plus interdépendants. A la fois taxer les banques, et les mettre en mesure d’améliorer leur rentabilité, sanctionner leurs dérives réelles ou supposées et améliorer leur capacité à agir dans et pour l’économie. A la fois rendre plus consistant et plus effectif le fonctionnement des marchés financiers, et poursuivre leur privatisation, leur mise en interdépendance et leur désinstitutionnalisation. De sorte qu’à peu près tout et son contraire est essayé, préconisé et théorisé au même moment et pour les mêmes acteurs. De sorte qu’un sentiment de confusion intense émane d’une situation qui suggère irrésistiblement la perte de tout repère et l’incapacité à penser, c’est-à-dire à choisir.

Le paradoxe et les contradictions ne sont jamais plus évidentes que dans les dispositions surréalistes d’une Union européenne qui s’apprête à confier plus de responsabilités que jamais aux agences de rating, alors même que les critiques européennes sur ces agences grandissent. Dans cette affaire, le partage entre la responsabilité, la lucidité et la cohérence est bien difficile à faire. Et le fait que l’ère de la confusion succède à celle de la naïveté ne rassure que ceux qui veulent bien l’être.

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